Les trois passions de l’être à leur intime

Les trois passions de l’être à leur intime
Séminaire de lecture L’avenir d’une illusion, Freud
Année 2008-2009

La tripartition, symbolique, réel et imaginaire, se situe dans la dimension de l’être, car c’est dans la dimension de l’être, et non dans celle du réel, que s’inscrivent les trois passions fondamentales : à la jonction Symbolique/Imaginaire, cette ligne d’arête s’appelle l’amour ; à la jonction Imaginaire/Réel, c’est la haine ; à la jonction Réel/Symbolique, c’est l’ignorance, pour ce qui fonctionne dans le registre de l’être. Arête est à entendre ici comme rupture et point de passage. Je parle de ces trois catégories dans le registre de l’être et de sa révélation parlée.

L’amour se distingue du désir en tant que sa voie n’est pas de satisfaction, mais d’être. De ce fait, on ne peut parler d’amour que là où la relation symbolique est constituée, existe comme telle. Mais il convient de distinguer l’amour, comme passion imaginaire, de l’amour comme don actif, ce qu’il est sur le plan symbolique. L’amour de celui qui désire être aimé est un essai de capture de l’autre en soi-même, sous la modalité du désirable, au détriment du désirant. À l’opposé du désir d’aimer, qui n’est pas sans crainte, comme il en va de tout désir vrai, le désir d’être aimé, c’est le désir que l’autre aimant soit asservi dans la particularité de soi-même pris comme objet. Si je me dis être l’objet de l’autre, c’est que l’autre est objet pour moi, inconsciemment s’entend, dans un déni semblant porter sur le désir lui-même. Mais être l’objet du désir de l’Autre n’exclut nullement que je sois, par ailleurs, sujet. Aimer, c’est aimer un être au-delà de ce qu’il apparaît être. « Le don actif de l’amour vise l’autre, non pas dans sa spécificité, mais dans son être » disait Jacques Lacan (Séminaire I, p. 305). L’amour, comme don actif de parole et de soi, vise toujours, au-delà de la captation imaginaire, l’être d’un sujet, sa singularité, son ineffable intime. Ce en quoi je puis en accepter moult faiblesses et détours, mais non la trahison de lui-même, pas davantage la persistance dans la tromperie sur soi. L’amour m’engage dans la réalisation symbolique de mon être de parlant, de parlêtre. L’amour se dirige vers, s’adresse à l’être de l’autre parce qu’il est parole de révélation de l’être dans la reconnaissance du désir. Que voulez-vous de plus intime ? Telle est une des voies de réalisation de l’être, avec la haine et l’ignorance.
La haine aussi est intime : elle vise cet intime de l’autre en s’en prenant à son être. La haine raciale a toujours ce fond. Elle exclut que l’autre puisse être sujet. Elle a l’intime conviction que l’autre n’est pas un semblable, un être parlant, et qu’il ne peut pas être un autrui, un prochain. La haine vise l’autre dans le point où son être humain fait de nous un frère. J’insiste, ce qui est intime à la haine, ce n’est pas de faire disparaître l’autre, car la destruction de l’autre fait partie du programme imaginaire de la relation intersubjective. Mais la haine veut un abaissement, une déviation, une négation détaillée (Lacan), une persécution, une vengeance portant sur l’être de l’autre. Une floculation diffuse de la haine sature en nous l’appel à la destruction de l’être. L’objectivation de l’être humain correspond à l’expression de la haine. Le mode de la haine s’exprime à travers la mise en boîte de l’être parlant, car la haine se fait toujours avec le langage. La réelle haine est celle qui se fait avec les mots. La plus sûre haine est celle qui se révèle et publie l’intime, la part de l’autre qu’il désire garder secrète, ses appartenances par exemple. Quelqu’un peut mourir d’un cancer en quelques semaines : il suffit de publier ses conversations secrètes enregistrées par la police lors d’écoutes téléphoniques. Cela s’est produit.
Il y a enfin en nous un intime de l’ignorance. Il s’agit de l’ignorance en tant que passion de l’être, rencontrée dans la demande d’analyse comme composante du transfert : le sujet qui vient en analyse se met dans la position de celui qui ignore. Il ignore ce qu’il va dire. Il ignore, quoique le désirant, que, dans la révélation de la parole, l’enjeu est la réalisation de son être, sa révélation de parlêtre. Du coup, un sujet s’engage dans la recherche de la vérité par la voie de l’ignorance quand il se met en position de « s’avouer dans la parole ». Pour cela, il convient que l’analyste ne méconnaisse pas le pouvoir d’accession à l’être de l’ignorance, position d’une ignorantia docta (De Docta Ignorantia, Nicolas de Cues). La tentation est grande, en des temps de haine généralisée – voyez comme l’on a traité les « intermittents du spectacle » en tant qu’êtres – de remplacer l’ignorantia docta par une ignorantia docens, de remplacer une savante ignorance par une ignorance sachant. « L’ignorantia docens est l’ignorance suffisante de celui qui joue au savant et passe à côté de la vérité du sujet. L’ignorantia docta est l’ignorance sage et avertie de celui qui est informé de la difficulté à comprendre l’inconscient » disait Jean-Marie Nicolle, La docte ignorance, de Nicolas de Cues à Jacques Lacan. (Conférence donnée à l’Association pour la Cause Freudienne de Normandie, Rouen, le 9 avril 1997). Ajoutons cependant à cette citation que « comprendre l’inconscient » est une expression pour le moins inadéquate et inapplicable, car c’est une tâche impossible. Le psychanalyste croirait alors savoir quelque chose, en psychologie notamment, ce qui est le début de la fin de l’analyse. Car tel est l’intime d’un psychanalyste : s’il y a quelque chose qu’il sait, c’est qu’il ne sait pas l’autre. La réalisation de l’être dans la révélation de la parole n’est pas une affaire de savoir. C’est une affaire de parole consentie, et de désir reconnu, dans un pacte institué par la parole elle-même. La position de l’analyste sera donc celle d’une ignorantia docta. Jacques Lacan a repris ce concept de docte ignorance pour en faire usage dans la pratique psychanalytique. « La psychanalyse est une rencontre entre deux ignorances, celle du patient et celle de l’analyste. Le patient qui vient à l’analyse s’engage dans la recherche de sa vérité et s’avoue par là ignorant de lui-même » disait encore Jean-Marie Nicolle.  « L’analyste, en effet, ne saurait y entrer qu’à reconnaître en son savoir le symptôme de son ignorance, et ceci au sens proprement analytique que le symptôme est le retour du refoulé dans le compromis, et que le refoulement ici comme ailleurs est censure de la vérité. L’ignorance en effet ne doit pas être entendue ici comme une absence de savoir, mais, à l’égal de l’amour et de la haine, comme une passion de l’être ; car elle peut être, à leur instar, une voie où l’être se forme » et « Le fruit positif de la révélation de l’ignorance est le non-savoir, qui n’est pas une négation du savoir, mais sa forme la plus élaborée » écrit Lacan (Écrits, Variantes de la cure-type, p. 358). Cette réflexion cheville l’ignorance à l’être, et pas seulement à la pensée ou au vouloir savoir.
Si l’ignorance s’interrompt sur la ligne de rupture et de passage entre la parole (S) et le langage (R), c’est parce que nous ignorons ce qui se concocte entre la parole et le langage. Ce qui s’ignore en cette passe, c’est, entre autres, ce qui fait qu’il y a du verbe être. Comme le fait remarquer Henri Maldiney, nous posons toujours la question de l’être, tautologiquement, avec le verbe être. Je ne puis en effet poser et dire la question de l’être qu’en usant du verbe être : qu’est-ce que l’être ?
La visée de l’amour est d’être dans une parole affirmant l’être. Tel est son acte.
L’ignorance ignore que c’est d’être qu’il s’agit, d’être parlant, de parlêtre.
La haine, elle, vise la reddition, la destruction de l’être de l’autre.

L’analyste, en son for intérieur, saura-t-il que sa parole est quasiment identique à son être, ne pouvant être que lui-même en ses paroles, car l’être de l’analyste est en action même dans son silence (Cf. Écrits, p. 359 sq.). Que l’analyse permette à un sujet d’aller au terme de ce qu’il a à dire n’est plus possible quand l’analyste veut à tout prix connaître l’être de l’autre, sous la modalité fermée de l’aveu par exemple, expression déguisée de la haine, ou quand il ne veut rien savoir de ce que l’autre a à dire, ce qui est une fermeture à l’inconscient lui-même. Pareille haine recouverte d’ignorance par les bons sentiments de l’amour idéalisé a des conséquences mortifères quand l’analyste ne porte plus la parole – à son terme. Ce qui est une manière de mise à mort. Car, si, conformément à la loi de la parole, c’est en l’analyste comme autre qu’un sujet trouve son identité, c’est pour y maintenir son être propre. Convient-il encore qu’un sujet se noue à la parole par la médiation du souffle délié d’un autre. C’est ce que demandait Freud : « laisser le patient venir au mot – zu Wort kommen ». Ce qui signe véritablement, du côté de l’analyste, l’amour de l’être de l’autre. Dans le transfert symbolique, il s’agit d’engager son être dans la parole afin de le faire reconnaître. Comment ? Par la vertu de la répétition, dont la compulsion fonctionne comme mémoire du temps, gardée vive dans le silence de l’écoute dont la fonction est de conduire un sujet vers la valeur symbolique de ses propres temporalités où vient à se conjuguer son histoire. Au terme, au dernier souffle, il sera fait mémoire du premier : il n’aura pas été dit qu’au moment de mourir, je n’étais pas né. En effet, le silence de l’écoute dit mon être accordé à l’autre dans l’enregistrement de la parole. Si je suis entendu, pareil silence me porte vers la naissance de mon être. Ce en quoi la pratique de la psychanalyse participe de l’intime et de la gravité de son acte fécond. La biographie que Winnicott avait commencé d’écrire, peu avant sa mort, commençait par cette prière : « Ô God, may I be alive when I die », « Ô dieu, puis-je être vivant au moment où je meurs. »

La demande « évoque le manque à être sous les trois figures du rien qui fait le fonds de la demande d’amour, de la haine qui va à nier l’être de l’autre, de l’indicible de ce qui s’ignore dans sa requête » écrit encore Lacan, (Écrits, p. 629, s. par moi). En cet intime donc, repose la demande - toute demande est intime, même celle qui porte sur l’objet le plus plat -, car elle témoigne d’un désir – osé. Toute demande ose le désir. Ce pourquoi, il est des choses du désir ou des pratiques, dont l’éclatante intimité dans la vie, ne se demandent pas – ce qui ne veut pas dire qu’elles n’aient pas cours pour le plus grand plaisir de l’un et de l’autre partenaires. Je reviens à l’analyse. Lacan disait le 9 mars 1960 à Bruxelles que l’une des fins du silence était de taire l’amour. Ce qui est amour dans le transfert, en tant que l’amour dans le transfert protège d’un trop intime, c’est que le désir, charrié dans la demande, « amène au jour le manque à être avec l’appel d’en recevoir le complément de l’Autre, si l’Autre, lieu de la parole, est aussi le lieu de ce manque », prise quasi placentaire présente en toute demande en son souffle. Ce qui est donné à l’Autre de combler – et qu’il n’a pas, puisque, à lui aussi l’être manque – est ce qui s’appelle l’amour, mais c’est aussi la haine et l’ignorance. Si ce sont des passions de l’être, c’est que, dans toute demande dont le besoin est satisfait, le sujet ressort privé des satisfactions que la demande appelle, c’est-à-dire qu’en son fond, toute demande est demande de présence ou d’absence, l’Autre ayant là le privilège de son amour, soit celui de la forme radicale du don de ce qu’il n’a pas, ou celui de son refus. Et saisissez ce passage par la singularité. La demande annule la particularité de tout ce qui peut être accordé en le transmuant en preuve d’amour. Si toute demande est demande d’amour, cela n’a, d’un point de vue clinique, ni à être ignoré ni à faire l’objet de quelque haine que ce soit, face à l’inconditionné que révèle et recèle toute demande d’amour.

Joël Clerget

Le 14 février 2009

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