Le sens de l’âge, Festival Lumière blanche, 69160, Tassin la Demi Lune, Cinéma Le Lem, Jeudi 11 octobre 2012, 20 H 30

Le sens de l’âge, un film de Ludovic Virot

Long-métrage français . Genre Documentaire
Durée : 01h15min, Année de production : 2011
Distributeur : Coloured Plates Production

Synopsis : Regardé de loin et appréhendé de l’extérieur, le vieillissement effraie. Pourtant en écoutant ceux qui la vivent, la vieillesse ne saurait être réduite à l’altération du corps. Alors que le physique tend vers moins de mobilité, l’esprit ne développe-t-il pas plus de souplesse ? Le grand âge peut-il être porteur de nouvelles promesses ? Six octogénaires témoignent intimement de leurs tentatives de s’adapter aux difficultés physiques et d’accepter les désirs qui changent. Leur longue expérience et leur soif de vie les incitent à se détacher des contraintes quotidiennes pour savourer un temps pour soi.

Un documentaire plein de délicatesse, de dignité, de sagesse et de sérénité, qui prend le temps, et qui fait le choix d’un regard clairement positif et poétique sur le vieillissement.
Précédé du court métrage d’animation qui nous a séduit par son thème et l’imagination des réalisateurs : De RIZ OU D’ARMENIE de Céline Seille, Romain Blondelle, Samy Barras, Hélène Marchal. En présence d’une des réalisatrices.
Discussion animée par Joël CLERGET , psychanalyste

Lien : lumiereblanche@wanadoo.fr

L’armoire des robes oubliées, Riikha Pulkkinen, Albin Michel, 2012

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L’armoire des robes oubliées

Riikha Pulkkinen, Albin Michel, 2012

L’air est plein d’attente

Riikha Pulkkinen

Ce livre s’ouvre sur deux exergues. L’un est de Isak Dinesen (Karen Blixen). Il dit le sort du chagrin : « On peut supporter tous les chagrins s’ils font partie d’une histoire ou si l’on en écrit une à leur sujet. »

L’autre est un extrait de Pierrot le fou (1965) de Jean-Luc Godard :

« Nous sommes faits de rêves et les rêves sont faits de nous.

Il fait beau, mon amour, dans les rêves, les mots et la mort.

Il fait beau, mon amour, il fait beau dans la vie.»

La première phrase de cette citation est reprise au cours du texte. S’ouvrant sur cette part intime du rêve, le livre raconte, dans l’accompagnement des derniers jours d’une femme à la maison, Elsa, le lieu où sont les êtres et les choses. Il parle ainsi du chant du merle noir comme du vol des hirondelles et de leurs cris. Pour le peintre qu’est Martti, le mari d’Elsa, la frontière entre nous et le monde s’abolit, les cris des oiseaux sont en nous, comme les rêves, et non plus seulement dans le ciel. Il pourrait peindre cela qui n’est pas le ciel, les hirondelles ou la lumière baignant la chambre, mais chacun de ces éléments en lui, devenant lui, comme l’évoquent les traités de peinture de la Chine ancienne.

Ce livre nous parle du chagrin, de ses variations selon les moments de la vie, de la singularité du chagrin de chacun, de ce que, quand il arrive, on peut le laisser venir à soi et l’apprivoiser, lui ménager de la place afin de parer à l’invasion de la terreur et de l’épouvante (p. 21). Cet accueil en soi du chagrin, comme il en est de la tristesse à en pleurer parfois, nous met à l’abri de l’épouvante et de la terreur, nous protège de celles-ci.

Comme seul il sait le faire, le rêve nous conduit ailleurs. Il nous amène autre part et vers d’autres. Porté par une sensation, aussi faible qu’une trace semblable à un parfum, il s’insinue en nous sans que l’on sache encore où son empreinte nous mène. Sans doute toujours, par sourire ou voix interposés, le rêve nous achemine-t-il vers des souvenirs et des éléments vécus dans le passé avec quelqu’un d’autre. Ici, on entend dès le départ comme il conduit vers une femme, plus même, vers une autre femme. « Dans le rêve, ce n’était pas Elsa », la femme de Martti, celle qui dort à ses côtés. D’ailleurs, au début du chapitre suivant, Eleonoora, leur fille, médecin, revient à la balançoire de ses six ans avec sa maman. Ce jardin qui revient en elle et à elle ramène avec lui une terreur enfantine qui n’avait pas de nom, « pur effroi informe », au moment même où elle réalise qu’elle sera bientôt orpheline, là, dans l’actuel de sa vie d’adulte, face à la mort annoncée de sa mère.

Les relations du grand-père Martti avec sa petite-fille Anna constituent la trame de ce livre. C’est elle, qui, trouvant une robe oubliée dans l’armoire de sa grand-mère Elsa, part à la découverte des secrets de famille, du secret de sa famille. Anna est face au temps. Elle est dans le temps, et son grand-père aurait aimé pouvoir lui dire : « Installe ta demeure dans les jours d’insouciance. Ils sont un rêve, mais tu n’as pas encore besoin de te réveiller » (p. 46).

La narration nous fait venir dans l’autre et dans ses éprouvés – comme en rêve – du lieu changeant du narrateur (p. 53). Devant la robe découverte par Anna, on se représente la fête : un homme et une femme se regardent, « ils savent que quelque chose a commencé ». Souvent l’auteure écrit : ils savent. Elle parle de savoir, d’un savoir déjà totalement inscrit dans un à venir encore ignoré des protagonistes, comme un éternel commencement se renouvelant à neuf à chaque génération. La grand-mère interroge Anna sur sa relation avec Matias, son compagnon. Elle s’interroge et nous interroge sur cette relation. À propos du sexe entre eux (p. 55), la grand-mère parle tout à fait librement de la chorégraphie de l’amour et fort à propos, de rythme. Elle parle du sexe comme d’une danse (« souvent le sexe est épatant si on le pense en termes de danse » p. 56), sur le fond de notre devenir où nous portons toujours en nous ce dont nous sommes issus, ce à partir de quoi Pascal Quignard ne cesse d’écrire.

L’armoire des robes oubliées exprime, avec pertinence et acuité, le retour inattendu des images dans une relation de vrai transfert. Par exemple (p. 64 sq.), quand une femme rencontrée à l’hôpital lui adresse la parole, le grand-père dit : « le plus difficile, ce fut d’en aimer une autre ». Il révèle alors, soudainement et malgré lui, sur l’interpellation de cette femme inconnue, le nom de la seconde : Eeva. « Voilà, c’était fait. Il venait de prononcer ce nom pour la première fois depuis des dizaines d’années » (p. 67). Et les images reviennent en force. Il laisse faire l’office de leur retour et il peut alors ajouter qu’il a aimé cette femme comme personne, et sa femme tout autant, « mais d’une autre manière. » Le voilà saisi par le désir de retourner à Tammilehto, mu par l’évocation d’Eeva. « Il voulait se retrouver en un lieu où conduire ses pensées jusqu’à leur terme. » (p. 70).

Il y a dans ce livre une superposition constante des lieux et des temps, qui se recouvrent et se découvrent, comme en une première fois, non celle du moment vécu exactement, quoique présent, mais comme une première fois de souvenir et de rêve entremêlés. Il était venu , dans la maison de l’île au lac, avec Eeva et la petite Ella, Elsa étant partie pour son travail. Il réalise combien l’abnégation et l’attachement d’Eeva ne lui convenaient pas. Le dévouement, ce pas que l’on fait hors de soi-même, la mettait en péril permanent dans son chemin vers l’autre. Elle fut entière en son amour, en cet espace où l’homme la voit disparaître et s’évanouir sous l’intensité de l’amour qu’elle a pour lui. Dans cette densité du souvenir et du lieu, les formes de la jeune femme font leur retour. Il peut alors la façonner, point par point (p. 73).

Quand, Anna portant cette robe, va retrouver son amie Saara, Eeva est ici, à ses côtés, en elle. Plus même, Anna devient Eeva en endossant l’habit de cette autre qu’elle est et qu’elle devient, par fréquentation de l’image interne d’Eeva. Son évocation exige de raconter l’histoire, toutes deux, Anna et Eeva croyant en cela : « Tout donner de soi et recevoir le monde entier ».

Nous voilà violemment transportés au temps daté de 1964. « L’amour commence sans préméditation » (p. 119). Nous sommes pris dans l’aube des commencements, dans leur force et leur prégnance, célébrés comme dans un hymne. « Au moment où tout commence, j’ai vingt-deux ans ». La parole est à Eeva qui se raconte en narrant son histoire de petite fille et de jeune femme, de 22 à 26 ans. Quatre ans de rageuse densité. Ce commencement sait la fin certaine sans toutefois vouloir ni pouvoir en entendre parler. Cela commence par le geste d’une fillette qui, portant sa poupée Molla dans les bras, tend la main vers elle. Ce geste ne la quittera plus jamais. Ce qui ne se sait pas encore, mais ne cessera de se révéler au fil du temps, est déjà en route sur le cours destinal. Il est ce à quoi on n’échappera pas, comme ce à quoi l’on n’aura pas échappé.

Dans de très belles pages, Riikha Pulkkinen parle de la confiance entière de l’enfant, toute faite de foi, à l’âge où il n’a pas encore été trompé. Elle évoque cette zone-plage où le chagrin n’a pas encore imprimé ses contours sur le visage (p. 101 et 186). Elle décrit la vision, reprise à deux fois, de ce qui n’est pas encore arrivé et ne manquera pas d’arriver. « Je suis celle, relate Eeva, qui dessinera le chagrin sur le visage de la petite… Elle sera celle qui dessinera en moi le chagrin ». Ella est celle qui les rendra totalement apathiques, elle-même Eeva, et Anna, au point de rester l’une et l’autre en des moments différents de leur vie, couchées par terre sans bouger des jours entiers (p. 101-102). Cette superposition d’Eeva et d’Anna, d’Eeva et d’Elsa, agit comme en surimpression.

Ces femmes à l’approche de l’eau froide du lac, entrant dans l’eau, Elsa et Eeva, nues, dans le regard de l’homme, sont comme le côtoiement perpétuel de deux réalités qui se heurtent sans cesse, plus même, qui s’entrepénètrent continuellement. Une sourde mélancolie prend le nom de culpabilité et paralyse quelque peu le prononcé du mot aujourd’hui, en français dans le texte. La partition d’Eeva dit l’avenir d’Eleonoora, Ella, ce qu’elle deviendra, son futur. Ce futur est marqué de la rétroaction quand Elsa parle à Eleonoora de sa naissance ou de la jouissance qu’elle éprouve, lors de ses nombreux voyages, au décollage de l’avion, et à la répétition de cette force obscure. Quand Elsa, sa mère, eut parlé : « Tout fut un instant à sa place, juste comme il se devait. Tout ce qui était important avait été dit » (p. 242) et la fille Eleonoora de se dire in petto que c’est pour ce moment-ci qu’elle a vécu.

Nous vivons de fins savoirs s’accumulant en nous, un savoir sensoriel, l’accroche d’une vision, d’un son, d’une odeur, les façons d’être et de faire de l’aimé, comment il se brosse les dents. Nous portons en nous ce savoir comme un trésor inaltérable, fait d’amour et d’expérience. Cette appréhension de l’autre le laisse autre et étranger à nous, cet autre que nous regardons et dans le regard de qui nous vivons.

Ce qui se termine aura eu la durée de la relation et tout le temps de la vie. Le parcours va jusqu’à la porte, à un tel seuil de durée qu’il s’achève sur une porte qui se clôt, au point de couler dans les rainures du plancher, expression qui revient plusieurs fois dans le texte. En ce lieu, fond l’être, l’être se fond. Il se fonde en ce lieu d’être. « Une goutte d’eau, toute ronde, se forme au bout d’un brin d’herbe et le soleil étincelle derrière la sapinière. C’est là que je suis. En réalité je ne me trouve jamais ailleurs qu’à la lisière de la prairie » (p. 361). Exister, se tenir hors soi et en soi plus avant, c’est se tenir toujours à une lisière, à un liseré d’être.

Ce livre dit combien, d’avoir trouvé place et lieu dans le poème des éléments du monde et dans le nom meurtri de soi par le mensonge qui creuse un trou dans le cœur, au point de n’être plus qu’une image, ce qui se profile, c’est la disparition de soi, dans la disparition de la voix, en ce point précis où entrer dans l’eau et nager à l’extrême nous plongent et nous immergent en un espace d’où nous savons pertinemment que nous ne reviendrons pas. Nous le savons. Anne de Staël le disait de son père Nicolas de Staël lorsqu’il s’aventurait dans les flots de la Méditerranée, loin du bord, creusant ainsi, sous le regard intrigué de sa fille, le naufrage affligé d’un non retour. Nous y allons toutefois quand la vie et la mort s’entretoisent à un point tel qu’aller au-delà de ses forces ne relève déjà plus du défi, mais de l’accomplissement de soi pour la mort. Telle aura été, pour Anna la chercheuse, la vie d’Eeva l’amoureuse.

L’armoire des robes oubliées, traduit par Claire Saint-Germain, est la traduction française, très colorée, aisément lisible, du titre finnois Totta. Ce mot signifie : C’est vrai. Pour de vrai. Telle est bien la réalité du rêve et de la vie dont ce livre porte témoignage. Le rêve y est une réalité et la réalité se connecte à des images qui émergent ici comme des pousses d’arbres nordiques ou des fleurs, des souvenirs et des évocations de la culture finnoise. Nous sommes en Finlande certes, au pays des saunas, des lacs et des tartes aux myrtilles, mais le site revêt tout à la fois la précision géographique de cette terre-là et la valeur universelle du séjour et du voyage.

Joël Clerget

Été-automne 2012