L’armoire des robes oubliées, Riikha Pulkkinen, Albin Michel, 2012

9 oct, 2012

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L’armoire des robes oubliées

Riikha Pulkkinen, Albin Michel, 2012

L’air est plein d’attente

Riikha Pulkkinen

Ce livre s’ouvre sur deux exergues. L’un est de Isak Dinesen (Karen Blixen). Il dit le sort du chagrin : « On peut supporter tous les chagrins s’ils font partie d’une histoire ou si l’on en écrit une à leur sujet. »

L’autre est un extrait de Pierrot le fou (1965) de Jean-Luc Godard :

« Nous sommes faits de rêves et les rêves sont faits de nous.

Il fait beau, mon amour, dans les rêves, les mots et la mort.

Il fait beau, mon amour, il fait beau dans la vie.»

La première phrase de cette citation est reprise au cours du texte. S’ouvrant sur cette part intime du rêve, le livre raconte, dans l’accompagnement des derniers jours d’une femme à la maison, Elsa, le lieu où sont les êtres et les choses. Il parle ainsi du chant du merle noir comme du vol des hirondelles et de leurs cris. Pour le peintre qu’est Martti, le mari d’Elsa, la frontière entre nous et le monde s’abolit, les cris des oiseaux sont en nous, comme les rêves, et non plus seulement dans le ciel. Il pourrait peindre cela qui n’est pas le ciel, les hirondelles ou la lumière baignant la chambre, mais chacun de ces éléments en lui, devenant lui, comme l’évoquent les traités de peinture de la Chine ancienne.

Ce livre nous parle du chagrin, de ses variations selon les moments de la vie, de la singularité du chagrin de chacun, de ce que, quand il arrive, on peut le laisser venir à soi et l’apprivoiser, lui ménager de la place afin de parer à l’invasion de la terreur et de l’épouvante (p. 21). Cet accueil en soi du chagrin, comme il en est de la tristesse à en pleurer parfois, nous met à l’abri de l’épouvante et de la terreur, nous protège de celles-ci.

Comme seul il sait le faire, le rêve nous conduit ailleurs. Il nous amène autre part et vers d’autres. Porté par une sensation, aussi faible qu’une trace semblable à un parfum, il s’insinue en nous sans que l’on sache encore où son empreinte nous mène. Sans doute toujours, par sourire ou voix interposés, le rêve nous achemine-t-il vers des souvenirs et des éléments vécus dans le passé avec quelqu’un d’autre. Ici, on entend dès le départ comme il conduit vers une femme, plus même, vers une autre femme. « Dans le rêve, ce n’était pas Elsa », la femme de Martti, celle qui dort à ses côtés. D’ailleurs, au début du chapitre suivant, Eleonoora, leur fille, médecin, revient à la balançoire de ses six ans avec sa maman. Ce jardin qui revient en elle et à elle ramène avec lui une terreur enfantine qui n’avait pas de nom, « pur effroi informe », au moment même où elle réalise qu’elle sera bientôt orpheline, là, dans l’actuel de sa vie d’adulte, face à la mort annoncée de sa mère.

Les relations du grand-père Martti avec sa petite-fille Anna constituent la trame de ce livre. C’est elle, qui, trouvant une robe oubliée dans l’armoire de sa grand-mère Elsa, part à la découverte des secrets de famille, du secret de sa famille. Anna est face au temps. Elle est dans le temps, et son grand-père aurait aimé pouvoir lui dire : « Installe ta demeure dans les jours d’insouciance. Ils sont un rêve, mais tu n’as pas encore besoin de te réveiller » (p. 46).

La narration nous fait venir dans l’autre et dans ses éprouvés – comme en rêve – du lieu changeant du narrateur (p. 53). Devant la robe découverte par Anna, on se représente la fête : un homme et une femme se regardent, « ils savent que quelque chose a commencé ». Souvent l’auteure écrit : ils savent. Elle parle de savoir, d’un savoir déjà totalement inscrit dans un à venir encore ignoré des protagonistes, comme un éternel commencement se renouvelant à neuf à chaque génération. La grand-mère interroge Anna sur sa relation avec Matias, son compagnon. Elle s’interroge et nous interroge sur cette relation. À propos du sexe entre eux (p. 55), la grand-mère parle tout à fait librement de la chorégraphie de l’amour et fort à propos, de rythme. Elle parle du sexe comme d’une danse (« souvent le sexe est épatant si on le pense en termes de danse » p. 56), sur le fond de notre devenir où nous portons toujours en nous ce dont nous sommes issus, ce à partir de quoi Pascal Quignard ne cesse d’écrire.

L’armoire des robes oubliées exprime, avec pertinence et acuité, le retour inattendu des images dans une relation de vrai transfert. Par exemple (p. 64 sq.), quand une femme rencontrée à l’hôpital lui adresse la parole, le grand-père dit : « le plus difficile, ce fut d’en aimer une autre ». Il révèle alors, soudainement et malgré lui, sur l’interpellation de cette femme inconnue, le nom de la seconde : Eeva. « Voilà, c’était fait. Il venait de prononcer ce nom pour la première fois depuis des dizaines d’années » (p. 67). Et les images reviennent en force. Il laisse faire l’office de leur retour et il peut alors ajouter qu’il a aimé cette femme comme personne, et sa femme tout autant, « mais d’une autre manière. » Le voilà saisi par le désir de retourner à Tammilehto, mu par l’évocation d’Eeva. « Il voulait se retrouver en un lieu où conduire ses pensées jusqu’à leur terme. » (p. 70).

Il y a dans ce livre une superposition constante des lieux et des temps, qui se recouvrent et se découvrent, comme en une première fois, non celle du moment vécu exactement, quoique présent, mais comme une première fois de souvenir et de rêve entremêlés. Il était venu là, dans la maison de l’île au lac, avec Eeva et la petite Ella, Elsa étant partie pour son travail. Il réalise là combien l’abnégation et l’attachement d’Eeva ne lui convenaient pas. Le dévouement, ce pas que l’on fait hors de soi-même, la mettait en péril permanent dans son chemin vers l’autre. Elle fut entière en son amour, en cet espace où l’homme la voit disparaître et s’évanouir sous l’intensité de l’amour qu’elle a pour lui. Dans cette densité du souvenir et du lieu, les formes de la jeune femme font leur retour. Il peut alors la façonner, point par point (p. 73).

Quand, Anna portant cette robe, va retrouver son amie Saara, Eeva est ici, à ses côtés, en elle. Plus même, Anna devient Eeva en endossant l’habit de cette autre qu’elle est et qu’elle devient, par fréquentation de l’image interne d’Eeva. Son évocation exige de raconter l’histoire, toutes deux, Anna et Eeva croyant en cela : « Tout donner de soi et recevoir le monde entier ».

Nous voilà violemment transportés au temps daté de 1964. « L’amour commence sans préméditation » (p. 119). Nous sommes pris dans l’aube des commencements, dans leur force et leur prégnance, célébrés comme dans un hymne. « Au moment où tout commence, j’ai vingt-deux ans ». La parole est à Eeva qui se raconte en narrant son histoire de petite fille et de jeune femme, de 22 à 26 ans. Quatre ans de rageuse densité. Ce commencement sait la fin certaine sans toutefois vouloir ni pouvoir en entendre parler. Cela commence par le geste d’une fillette qui, portant sa poupée Molla dans les bras, tend la main vers elle. Ce geste ne la quittera plus jamais. Ce qui ne se sait pas encore, mais ne cessera de se révéler au fil du temps, est déjà en route sur le cours destinal. Il est ce à quoi on n’échappera pas, comme ce à quoi l’on n’aura pas échappé.

Dans de très belles pages, Riikha Pulkkinen parle de la confiance entière de l’enfant, toute faite de foi, à l’âge où il n’a pas encore été trompé. Elle évoque cette zone-plage où le chagrin n’a pas encore imprimé ses contours sur le visage (p. 101 et 186). Elle décrit la vision, reprise à deux fois, de ce qui n’est pas encore arrivé et ne manquera pas d’arriver. « Je suis celle, relate Eeva, qui dessinera le chagrin sur le visage de la petite… Elle sera celle qui dessinera en moi le chagrin ». Ella est celle qui les rendra totalement apathiques, elle-même Eeva, et Anna, au point de rester l’une et l’autre en des moments différents de leur vie, couchées par terre sans bouger des jours entiers (p. 101-102). Cette superposition d’Eeva et d’Anna, d’Eeva et d’Elsa, agit comme en surimpression.

Ces femmes à l’approche de l’eau froide du lac, entrant dans l’eau, Elsa et Eeva, nues, dans le regard de l’homme, sont comme le côtoiement perpétuel de deux réalités qui se heurtent sans cesse, plus même, qui s’entrepénètrent continuellement. Une sourde mélancolie prend le nom de culpabilité et paralyse quelque peu le prononcé du mot aujourd’hui, en français dans le texte. La partition d’Eeva dit l’avenir d’Eleonoora, Ella, ce qu’elle deviendra, son futur. Ce futur est marqué de la rétroaction quand Elsa parle à Eleonoora de sa naissance ou de la jouissance qu’elle éprouve, lors de ses nombreux voyages, au décollage de l’avion, et à la répétition de cette force obscure. Quand Elsa, sa mère, eut parlé : « Tout fut un instant à sa place, juste comme il se devait. Tout ce qui était important avait été dit » (p. 242) et la fille Eleonoora de se dire in petto que c’est pour ce moment-ci qu’elle a vécu.

Nous vivons de fins savoirs s’accumulant en nous, un savoir sensoriel, l’accroche d’une vision, d’un son, d’une odeur, les façons d’être et de faire de l’aimé, comment il se brosse les dents. Nous portons en nous ce savoir comme un trésor inaltérable, fait d’amour et d’expérience. Cette appréhension de l’autre le laisse autre et étranger à nous, cet autre que nous regardons et dans le regard de qui nous vivons.

Ce qui se termine aura eu la durée de la relation et tout le temps de la vie. Le parcours va jusqu’à la porte, à un tel seuil de durée qu’il s’achève sur une porte qui se clôt, au point de couler dans les rainures du plancher, expression qui revient plusieurs fois dans le texte. En ce lieu, fond l’être, l’être se fond. Il se fonde en ce lieu d’être. « Une goutte d’eau, toute ronde, se forme au bout d’un brin d’herbe et le soleil étincelle derrière la sapinière. C’est là que je suis. En réalité je ne me trouve jamais ailleurs qu’à la lisière de la prairie » (p. 361). Exister, se tenir hors soi et en soi plus avant, c’est se tenir toujours à une lisière, à un liseré d’être.

Ce livre dit combien, d’avoir trouvé place et lieu dans le poème des éléments du monde et dans le nom meurtri de soi par le mensonge qui creuse un trou dans le cœur, au point de n’être plus qu’une image, ce qui se profile, c’est la disparition de soi, dans la disparition de la voix, en ce point précis où entrer dans l’eau et nager à l’extrême nous plongent et nous immergent en un espace d’où nous savons pertinemment que nous ne reviendrons pas. Nous le savons. Anne de Staël le disait de son père Nicolas de Staël lorsqu’il s’aventurait dans les flots de la Méditerranée, loin du bord, creusant ainsi, sous le regard intrigué de sa fille, le naufrage affligé d’un non retour. Nous y allons toutefois quand la vie et la mort s’entretoisent à un point tel qu’aller au-delà de ses forces ne relève déjà plus du défi, mais de l’accomplissement de soi pour la mort. Telle aura été, pour Anna la chercheuse, la vie d’Eeva l’amoureuse.

L’armoire des robes oubliées, traduit par Claire Saint-Germain, est la traduction française, très colorée, aisément lisible, du titre finnois Totta. Ce mot signifie : C’est vrai. Pour de vrai. Telle est bien la réalité du rêve et de la vie dont ce livre porte témoignage. Le rêve y est une réalité et la réalité se connecte à des images qui émergent ici comme des pousses d’arbres nordiques ou des fleurs, des souvenirs et des évocations de la culture finnoise. Nous sommes en Finlande certes, au pays des saunas, des lacs et des tartes aux myrtilles, mais le site revêt tout à la fois la précision géographique de cette terre-là et la valeur universelle du séjour et du voyage.

Joël Clerget

Été-automne 2012


Souscription à l’ouvrage collectif, Henri Maldiney : penser plus avant

22 nov, 2011

Les Éditions de La Transparence ont le plaisir de vous annoncer la publication du volume collectif Henri Maldiney : penser plus avant…
À la suite du colloque qui s’est tenu à Lyon les 13 et 14 novembre 2010 à l’initiative de l’Association internationale Henri Maldiney, nous avons réuni les textes de tous les intervenants et intégré une étude inédite. Trois textes très rares d’Henri Maldiney ouvrent le livre. Le sommaire de l’ouvrage est reproduit ci-après.

Afin de bénéficier d’une remise exceptionnelle de 20 % sur le prix public (22€), nous vous invitons à vous adresser au lien suivant ou en demandant le bon de commande à Joël Clerget, joel.clerget@free.fr , avant le 30 novembre 2011, pour l’acquérir au prix de 17,60 € l’exemplaire. L’ouvrage vous sera livré (franco de port) à la fin de l’année 2011.

Les Éditions de La Transparence — 8, avenue des Pommerots, 78400 Chatou
01.39.52.62.74 —
www.editionsdelatransparence.com

Henri Maldiney : penser plus avant…
Sommaire
Présentation, Jean-Pierre Charcosset
Henri Maldiney, textes
Sur le Vertige
Notes sur le rythme
Rencontre et ouverture du réel
L’homme, un vivant habitant l’espace, Roger Brunot

Parler, respirer, questionner

Parler n’est pas discourir, Bernard Rordorf
L’intonation, commencement du poème, Roger Dextre
Le linguiste, le philosophe et le temps, André Sauge
Janus en psychiatrie, Pierre-Marie Charazac
Rencontrer, soigner
L’engendrement du corps propre (approche clinique et portée critique), Dominique Thouret
Rencontre et ipséité, Joël Bouderlique

Regarder, habiter, ouvrir

L’espace créateur : une ouverture à la réalité psychique, Bernard Chouvier
« Notre condition d’être n’est pas, nous ne sommes qu’à l’exister », Yannick Courtel

Se mouvoir et sentir, regarder et habiter, respirer

L’efficace du vide, l’écoute des blancs dans la parole, Colette Combe
Souffle, rythme et contact dans la dimension haptique, Joël Clerget
L’écriture à l’orée du geste, Bernard Cadoux

Prendre, comprendre

Une pure coïncidence. Autour de l’Un, Sarah Brunel
L’apport d’Henri Maldiney à la compréhension des psychoses, Fernando Landazuri
Une obstinée rigueur, Jean-Pierre Charcosset


Spirale, N° 58, érès, juin 2011, Les vacances de Monsieur Bébé

14 juin, 2011

Spirale N° 58

Les vacances de Monsieur Bébé
Témoignages, réflexions
Pratique

Coordonné par Joël Clerget

Parution le 10 juin 2011, 15 €

Dans la série La grande aventure de Monsieur Bébé,
voici l’épisode Bébé part en vacances. Les vacances d’un
bébé requièrent-elles quelques aménagements
particuliers ? Un bébé part-il en vacances ? Nous
aimerions que les parents et les professionnels redécouvrent
le sens, la valeur et la portée du mot
vacance(s) dans la vie d’un bébé, dans la vie de leur
bébé. Plusieurs acceptions de ce mot sont ainsi réunies et
distinguées.
Dans ce numéro de Spirale, nous vous convions à une
balade. Comme tout voyage, ce trajet comporte les
risques inhérents aux transports et aux lieux de séjour.
C’est un voyage dans la campagne des textes et leurs
florilèges. C’est un séjour à la montagne d’un guide
pratique relatif aux risques et aux aléas potentiels des
pérégrinations avec un bébé. C’est un repos de bord de
mer sur la plage d’expériences diversifiées et singulières.
Nous ne voulons pas tout dire sur les vacances d’un
bébé, mais assez pour que chacun puisse inventer son
style et promouvoir l’originalité de sa pratique des
vacances avec un bébé, avec son bébé.

Les vacances de Monsieur Bébé

Sommaire

Si proche encore de la naissance, pas de vacance…

L’invitation au voyage, Paul Cesbron,
Hier, aujourd’hui, demain, je suis né, Françoise Jay,
Retour avant, Vivantes vacances vécues, Joël Clerget,
Transport de la voix suivi de Vacance, Anne Saint Prix,
Vous avez dit vacances ?, Isabelle Pinçon

Enfants, parents et grands-parents
Souvenirs de vacances avec ou sans enfants

Témoignages d’enfants
:
Antonin, Jeanne et Camille ;
Plage, Anne Saint Prix ;
de parents : Regards croisés sur les vacances en famille, Élodie Delafon Romefort et Laurent Romefort,
Et si l’on attendait un peu avant de confier nos enfants, Elisabeth Martineau,
Voyages, vacances, Evguénia, danseuse et Maxime, comédien ;
de grands parents :
Arcanes de vacance à l’âme pour de belles vacances… Noëlle Nugier,
À 1000 km de distance, Bernadette Griot,
Lieux de vacances à bébé, Joël Clerget

Professionnels, allers et retours

Les vacances de Monsieur Bébé vu par le personnel de « Pierrot et Colombine » du plateau d’Hauteville. Brainstorming recueilli par Anna Pinelli,
Baby Friendly ? Exercice de style, Marcel Sanguet,
Un bébé s’endort, un bébé s’éveille, Patricia Denat, Assistante maternelle

Pratique

Bébé n’est pas un bagage accompagné, Jacky Israël,
La trousse d’urgence, docteur Jean Lavaud,
Inventaire à la Prévert, Valises, Adeline Clerget,
Les Vacances de bébé, Quelques pistes …(en albums, cd, dvd), Martine David, avec la contribution de collègues de la Bibliothèque de Saint-Fons (69190)

Final

Sea, Sex and Sun, Texte à thèse, Joël Clerget
Mes petits-enfants : vacances, Noëlle Nugier

Contact, commande :


Lieu d’être, Compagnie Acte, Annick Charlot, danse

23 nov, 2010

Compagnie Acte

Annick Charlot

Lieu d’être

2010

Un parcours – un trajet – un enjeu d’existence

« L’appréciation de l’art met donc les gens en équilibre sur un fil, peut-être justement parce que la perfection est si proche de l’échec. »

Donald W. Winnicott

Conversations ordinaires


C’est une déambulation du temps sur les pas de l’espace, à front de mur, à corps ouverts et sol aiguisé. C’est une tendresse à vocation sociale, celle du lieu conjoint à des liens qui ne demandent qu’à s’ouvrir à des relations. Et d’un même pas, l’on peut dire et soutenir : où donc et avec qui ? Ici même, au sol, au ras d’une herbe ou d’un bosquet sur la pierre dure, ou là-bas, au mur ajouré d’une cité. Sur l’ici de là-bas, le visage de l’homme se tient au rappel d’une corde en marchant sur la façade d’un immeuble. Et ce visage s’éclaire, tête en bas, en haut, de côté, qu’importe, tête perdue cherchant éperdument le lieu de son repos et celui de la rencontre. Ici aussi, tout près de nous, une table opérant comme une scène présente la réunion des compagnons, ceux qui partagent le pain des amitiés, du voisinage et de l’habitation. Les habitants, les participants sollicités, figurent une composition, au sens pictural d’une vivante nature et musical de la partition des hôtes, portes ouvertes sur l’accueil vécu et la présence effective, fenêtres à balcons frayant la dimension du site où peut s’établir un tel Lieu d’être. En ce lieudit, se festonnent les pas heurtés de corps en quête de fraternité, dans une mise en mouvement de l’espace.

Annick Charlot et les danseurs de la Compagnie ACTE font découvrir et vivre un rythme né de la séparation des corps, néanmoins tout à leurs relations en cours, et à leur course. Nous entrons avec eux dans un trajet de pas motivant l’espace et le mobilisant. Les danseurs ne se déplacent pas seulement dans l’espace. Ils donnent rythme en se donnant à la danse. Le rythme, s’inscrivant à même le pas de cette danse n’est pas un mouvement dans l’espace, au sens où les corps se déplacent sur un sol ou sur un mur, le traversent ou le parcourent, mais un mouvement de l’espace. L’espace de cette danse nous meut et nous émeut. C’est sa force symbolique intrinsèque. Au sein de cet espace suscité, le spectateur est saisi en rythme dans le pas, non seulement dans les pas des danseurs, mais dans le pas de la danse elle-même. Nous dansons avec la danse. Cette danse-là nous jette par les deux jambes le corps en avant. Elle nous met en rapport avec ce qui se passe et se dit entre les partenaires. Cette fois-ci, avec les participants et les spectateurs associés, la danse intéresse et trace notre mouvement de sujet dans notre acte, nous donne le corps à danser. Afin de pouvoir danser, il convient que soit ménagé un espace séparé. L’expression Entrez dans la danse dit bien cette mesure où se lance et se jette un corps à son acte, qu’il s’agisse de danser, de bâtir, de chanter, de parler, etc. Une expansion se livre alors à la clarté du monde dans la matière transformée, celle des éléments du monde certes, mais aussi, par exemple, celle d’une danse à son lieu, créant poème à la faveur de ses mouvements. Se révèle ici « l’originaire verticalité humaine » (Philippe Grosos), sa flamme. Elle se donne jusqu’à ce jour de marche où s’affirme notre assise sur la terre ferme et fragile, sous le ciel d’une présence tout aussi ferme, et motrice. Il n’y a pas d’être sans lieu. La danse, par excellence, donne lieu à notre être en voie d’existence, sur les pas d’un chemin où le vivre ensemble, certes cahotant, trébuchant, se fait à même la marche, fut-elle saccadée, objet de boiteries, dans le heurt des corps au plancher de la matière rauque et rugueuse d’un sol dur et pesant, comme sur une musique donnant volumes et sons à notre en-marche. La danse existe le lieu.

L’on peut courir, à pas rompus, sur la face du monde pour révéler la figure de l’humanité, une aux multiples visages. À toute profondeur comme aimait à le dire le peintre Nicolas de Staël. De fait, comment redonner le sentiment d’appartenir à l’espace de notre commune présence, celle où l’habiter se conjugue avec le vivre ensemble ? En dansant. Il s’agit d’un lieu d’être pour exister, pour ex-sister, c’est-à-dire pour avoir sa tenue hors de soi, en soi plus avant – et y aller, oser. C’est un lieu visant à porter notre être au fil aplomb de son poids sur les murs d’un bâtiment. Un être humain faisant oiseau de son vol demeure à jamais un homme, par l’ancrage de ses pas sur le sol du langage, poussant sa voix singulière dans les branches du souffle, né qu’il est dans le champ de paroles où des enfants babillent encore dans les villes quand le ramage des oiseaux n’a pas déjà cessé. Le poète René Char écrivait en 1944 : “Trouveras-tu aujourd’hui quelqu’un à qui parler, aux côtés de qui te rafraîchir ? Le monde contemporain nous a déjà retiré le dialogue, la liberté et l’espérance, les jeux et le bonheur; il s’apprête à descendre au centre même de notre vie pour éteindre le dernier foyer, celui de la Rencontre.” Gardons vive en nous la possibilité de la rencontre.

Dans le paysage des barres d’immeubles, barres parallèles pour l’alliance des humains et non praticable du seul exercice gymnique du danseur, Annick Charlot a planté le paysvisage de l’homme en compagnie de soi-même, des autres et du monde. Elle nous invite à y être en acte, en paroles et en gestes, sans céder jamais. Depuis Resistencia jusqu’à ce jour, en passant par Résilience, nos manières d’aimer, le désir d’y être, et d’être là avec, se fait plus insistant, dans la résidence sublime du lieu natif de la parole souveraine, parce que nous sommes, de façon inaliénable, des êtres humains.

Araigne grêle sur les parois du séjour, mobile est l’image de l’homme en mouvement – et ce, dès l’aube de ses jours.

Le dos au sol, la face au vent, une poussée du dedans se porte sur le devant. Elle cherche Autre chose, et le trouve, en gloire et majesté, du moins pour ce qui concerne les séances d’un soir d’automne, à l’orée d’une nuit surfilant de son avènement un jour en sa disparition. C’est une fresque à l’incorporation des couleurs. Voix de couleur depuis les balcons. Chant de brume célébrant la traversée de la barre vaisseau. Couleurs et voix entrelacées. Une graine d’éternité sur un pavé de lune. Il y a lieu d’être là, sur la terre ferme de nos incertitudes et sur celle labourée de nos doutes, d’être là avec les pourchassés du pouvoir, les délogés perpétuels du rejet, les malmenés du refus, à côté de ceux dont la chair est concassée à même l’essor de ses premiers mouvements. L’air de la cité où se respire la fraternité d’une citoyenneté n’est d’aucune nation répertoriée. Et cet envol au mur dit le désir de s’affranchir des pesanteurs de la censure, du poids des refus, des misères de l’intolérance.

Ici, la profondeur à forme d’éclair est la joie d’un regard porté sur le monde, et d’en haut, élevant l’homme jeté dans le monde que nous sommes. Elle n’est pas un pur reflet, ni un simple miroir, mais une image, une résonance, une graphie, une façon de dire et de danser en chœur. Il y a, dans la danse d’Annick Charlot, des accents dignes du chœur antique, là, sur l’agora de la rencontre en quête de son lieu.

C’est un travail tissé entre la chair des murs sous le regard du ciel, au tableau d’un vol entre ciel et terre, dans le corps accordé de cordistes s’explorant au ras nu de la création – comme le rêve en appelle à rejoindre d’autres bords, d’autres possibles, feintant le vertige en donnant essor de geste au rapt dont il pourrait nous menacer. La peur est la source principale de nos résistances. Ce n’est pas le vertige qui nous tient et nous retient cette fois. Non, c’est une sourde émotion. Nous ne saurions la prononcer. Cependant, nous l’éprouvons. Elle se dispense en nous à la lueur d’une musique où parfois des paroles nous appellent et nous portent. Oui, il s’agit là d’une portance, d’une signifiance et d’un partage. Une partance également s’expose là, sous nos yeux, dans un silence qui se transfuse dans les pas au mur rythmés à la vitesse d’un songe et à l’empan d’une épopée. Notre sensation de base se déploie au goût des choses perdues dans la passion de l’obstacle. Au début, une simple narration de premiers pas se lance sur le parvis d’un immeuble le long du cours Lafayette. L’on pressent que l’altitude sera prise, celle d’un lieu d’être, réel, d’où pourront s’engendrer le faire et, avec ce faire dépassé, l’acte. L’acte d’une belle et profonde parole surgit ainsi des pas de l’homme au trajet de son devenir quand il va à la rencontre de l’autre et de soi-même. Et la danse le dit. Je ne rencontre pas l’autre si je ne me rencontre pas moi-même. Je ne me rencontre pas si je ne rencontre pas un autre.

Des pas d’homme tendent la main à l’Autre, sur la surface réjouie de deux immeubles se faisant face, séparés par une place publique où des proches peuvent circuler ou jouer, afin de susciter le sentiment d’exister et celui de l’appartenance. Le ballet aérien de la mise en mouvement des corps nous conduit à ce lieu d’être où se grave en nous la voix du collectif humain qui lui donne saveur et vie, existence.

Et cela demeure à jamais sauvé par la danse.

Lyon, Novembre 2010


Fête du livre à Roisey, Parc du Pilat, 42520, De l’écrit à l’image, samedi 5 et dimanche 6 juin 2010

1 mai, 2010

Fête du livre à Roisey,

Parc du Pilat, 42520,

De l’écrit à l’image,

samedi 5 et dimanche 6 juin 2010

Comme chaque année, les écoles volontaires sont associées à la Fête du Livre de Roisey. Le Projet d’Ecole prend en compte ce contexte favorable et décline ainsi en termes d’objectifs sa participation.
Les livres sont au centre du projet. Les élèves devront bien les connaître car ils auront à préparer des activités autour de ces livres ou du thème retenu : questionnaires, jeux à fabriquer, expression plastique ou théâtrale, écritures…
Les écoles de Roisey - Bessey, Pélussin (et d’autres volontaires) travaillent à partir d’un fond documentaire commun (livres) avec des interventions de professionnels. Cela aboutit à une semaine de rencontres, durant laquelle les classes présentent et échangent  leurs travaux ; par petits groupes, les élèves des différentes écoles participent à des ateliers organisés autour  du thème annuel fédérateur. Ces travaux réalisés par les enfants sont présentés à tous lors de la manifestation des journées de la Fête du Livre.

Samedi 5 Juin :
15h, débat autour du thème de l’année « De l’écrit à l’image»,
Le soir, REPAS et JEUX autour des livres et des films…….

Dimanche 6 Juin :
Journée du livre avec la présence de nombreux AUTEURS locaux et régionaux et diverses animations.

Renseignements : Marcelle Viannet : 04 74 87 48 64

ou par mail :marcelleviannet@orange.fr


Un effacement bleu, sur un pluriel de Frantz Liszt venu au singulier de Laurence Tardieu, Rêve d’amour

20 avr, 2010

Un effacement bleu

Sur un pluriel de Frantz Liszt venu au singulier de Laurence Tardieu
Rêve d’amour

« Si un jour j’aimais un homme, s’il venait à disparaître,
je sais bien que ma mémoire peu à peu nous trahirait,
qu’elle effacerait des images, des instants, des parole.
Mais moi, je n’effacerai rien. »
Laurence Tardieu, Rêve d’amour

Dans le livre de Michel Surya, Défiguration, après qu’Edouard Adler, ne voyant plus, lui eut dit : « Au moins je ne vous aurai jamais vu », le narrateur ajoute : « J’étais au moins un visage qu’il n’aurait pas à effacer ».
Effacer veut dire faire disparaître de la pensée sans laisser de trace. Effacer est le motif inverse de l’apparaître. Le terme vise à la disparition. Mais fait-on jamais disparaître ce qui est apparu, une fois au moins ? Et surtout sans laisser trace aucune. Faire disparaître ce qui est apparu, ce qui est écrit par exemple, par rature et correction, c’est au contraire souligner la présence de ce que l’on veut estomper. Faire disparaître veut dire aussi tuer, effacer quelqu’un. L’on peut s’effacer, c’est-à-dire laisser la place à un autre, pour éviter de se faire remarquer, afin précisément que soit bien marqué cet effacement lui-même, par exemple en le faisant savoir. Je m’efface, je vous laisse la première place, mais je le dis et le clame, le proclame et le réclame. Une attitude effacée peut donc faire beaucoup de bruit. L’action d’effacer, l’effacement lui-même, n’a pas pour efficace la seule suppression, car l’impression demeure, inexorablement. La censure, caviardage à la russe, supprime, mais indique et montre assurément le lieu du crime, qu’il procède par ablation ou par nappage de caviar, cet enduit noir dont étaient recouverts les articles censurés. L’effacement montre en cachant, somme toute, comme tout mensonge, grossièrement. L’effaçure souligne l’ineffaçable, l’immarcescible, l’indélébile.
Une oblitération n’est pas un effacement. Lorsque je n’y vois que du bleu, que je ne comprends rien à ce qui m’arrive, je ne suis pas toujours devant une toile d’Yves Klein.
En bleu, l’effacement.
Et nous voilà versés au souvenir, à la mémoire et à l’oubli, à ce qui, en nous, peut s’effacer ou non. Le refoulé n’est nullement effacé. Il demeure actif et de plus, actuel, non déchiré par le temps de la conscience. Toute expérience laisse une trace. Et toute trace s’avère être, puisque inscrite à jamais, ineffaçable.
Cela qui demeure dans le temps, Laurence Tardieu le conjugue parfois en bleu, comme un effacement bleu. En bleu. De bleu. Bleu couleur de ce qui reste indélébile, comme la portée d’un regard, la pureté d’un ciel, la profondeur d’une mer. Le bleu colore son œuvre, et singulièrement Rêve d’amour. Ce roman dit le rêve bleu dans lequel ne s’oublie pas le visage d’une mère décédée, la robe bleue qui permet de bouger en corps et de se lever, d’aller à la rencontre de celui qui fut l’amant de sa mère, les franges bleutées de la mémoire au fil du temps.
C’est le cahier bleu où s’écrivent des mots entraînant d’autres mots.
Ne s’efface que ce qui s’est inscrit, ce que nous avons vécu, un amour par exemple. Avons-nous besoin d’effacer toutes traces d’un amour ? Alice s’interroge : son père a-t-il effacé les traces de sa mère parce qu’elle avait aimé un autre homme ou parce qu’elle était morte ? A-t-il voulu qu’elle-même s’efface à son tour ? Car, en effaçant la mère, le savait-il, il effaçait une part de la fille. A-t-il tout effacé pour oublier et contenir une douleur ? Ne serait-ce pas aussi qu’une trop grande douleur fait office d’effaceur et recouvre d’oubli ce qui est trop cruel à se remémorer. D’un amour, nous n’effaçons rien, de notre volonté. Nous n’effacerons jamais le pour toujours qui scelle l’éternité dans l’instant. Nous en réécrirons l’histoire avec biffures, ratures, rayures et repentirs. Notre mémoire, elle, se charge d’un tel oubli, mais nous, cette disparition, nous ne la désirons pas. Cet oubliement se fait en nous, et malgré nous. Nous aimons parcourir à nouveau les traces, car « seules les traces font rêver », comme le dit René Char.
De quel visage l’autre en nous demeure-t-il dans le mouvement bleu de la rencontre, dans la mémoire bleue d’une mer que rien ne semble pouvoir altérer ? Nous revoyons, en rêve ou en ressouvenir, des images parfois régénérées par une photo retrouvée, soigneusement gardée dans un tiroir où l’on est sûr de savoir la retrouver, pour que le sourire, la pose, et surtout le visage aimé, ne se perdent pas sous les bleus d’une âme endolorie. Car les souvenirs, si les traces internes restent, bleuissent, se brouillent, s’effacent et s’oublient. Nous gardons des images pour sauvegarder une image, et avec elle, le réel de ce qui fut vécu, la distance irrésolue des temps et des lieux du passé. Dans Rêve d’amour, Alice retrouve sa mère Blandine, sa maman, dans les paroles. Elle a aimé Emmanuel Basini durant la dernière année de sa vie. Le nom de ce peintre, son père le lui confie sur son lit de mort en disant : ta mère a aimé cet homme. Dans la rencontre d’Alice avec Emmanuel, « Le mouvement bleu, incertain, fantasmagorique, s’était transformé en une réalité : un corps, des gestes, des paroles, aujourd’hui disparus, mais qui, de manière certaine, avaient existé. Ma mère n’était pas un rêve. » La narratrice rejoint sa mère dans la rencontre de celui qu’elle a aimé et qui l’a aimée. « Dites-moi comment vous vous êtes aimés ? » Et dans cette mémoire où sa mère prend visage de paroles, le mouvement bleu devient une femme.

L’effacement bleu, c’est la mémoire de l’oubli revisitée par le souvenir et le rêve. C’est la trace à jamais imprimée de ce qui ne s’effacera qu’à garder trace vive au cœur de l’âme, par delà tout défaut de mémoire. C’est le cerne bleu qui dit : ce le fut, et se garde au présent. C’est le mot sur le bout de la langue qui ne veut plus sortir et laisse un goût de sillage bleu fendant les lèvres de son absence. Il n’est pas oublié. Il n’est pas effacé. Il n’est simplement pas disponible. Il dit à rebours le bleu du ciel de notre attente. Il s’efforce de ne pas revenir, non pour consacrer un effacement, mais pour souligner une présence rétive à se donner, bleu de la vie entière.

Le visage et la pensée de l’autre s’érodent et s’estompent, mais nous n’oublions pas ce qui fut, avec lui ou avec elle, lorsque s’enfuit de nous la date exacte où cela fut. Quand la mémoire nous trahit, il convient de ne pas profaner le souvenir. La peur bleue d’oublier se dissout dans une mémoire impassible, et bleuie.

C’est le bleu de l’écriture en quête d’image, de souvenir et de rêve.

C’est la touche bleue des mots dans la phrase océane, le bleu vaste d’une toile emportée, le bleu radieux du temps.
« Pourquoi, pour moi,
l’amour a-t-il toujours été lié à la disparition,
à l’effacement ? »
Un temps fou

Un temps fou revient au même bleuissement d’heures séparées, virant  aux sombres d’affres intemporelles tout autant que réelles. Je revois cet instant… Puis, votre sourire s’est effacé. La violence à trembler n’est pas faite du froid du temps qu’il fait, mais de l’oublieuse trame du temps, non pas de celui qui passe, et que nous aimons à regarder passer, nous passant avec lui, mais celui de cet espace où il s’agit de « l’effacement des sentiments et des émotions. Comme s’ils n’avaient pas existé. » Est-ce cela le terrible du poète ? Je ne puis me résoudre au passe-mémoire qui me ferait oublier sentiments et émotions dans leur remaniement au fil du temps. S’il y va de leur effacement et de leur transformation, se pourrait-il qu’un amour vînt jamais à mourir ? Quelque chose en demeure pourtant à vie, inoubliable et sans nom, car unique, inaltérable, cela : aimer. Le territoire d’un amour est-il à même de s’effacer de la carte du temps ? Comment une femme, sans s’effacer elle-même – j’ai laissé la place, dit l’une d’elles -, peut-elle supporter, non pas de partager la cause commune, mais d’être unique au milieu d’autres. Elle n’est pas alors une dans une série de conquêtes, tel qu’en Don Juan, mais la seule, quand d’autres continuent d’exister. La seule, l’unique à l’intangible différence, à l’altérité inaltérée de celle qui restera pour toujours incomparable, et distinguée, mon amour. Mais il convient de compter avec les souffrances de la jalousie et la certitude inébranlable d’une trahison. Ne pas demeurer dans la noirceur glauque de l’éviction, c’est consentir à jouir, encore et encore, de la bonté bleue d’un ciel exalté par les bleutés d’une mer intranquille, et d’azur. Assurément.


Une aussi longue étreinte avec le théâtre, Groupe Signes, jeudi 8 avril 2010

12 mar, 2010

Claude Chalaguier présente

Une aussi longue étreinte avec le théâtre

LE GROUPE SIGNES : écrits croisés

L’Harmattan, 2010, Le Croquant, Collection, une vie une oeuvre

Signature au Fort de Vaise, Lyon,

le 8 avril 2010 à partir de 17 H.

A 19 heures :

- Lecture de quelques extraits par les acteurs.

- Présentation du film d’Eric Ferrier et Sandrine Sabot-Angaribo : Les Ogres.

- Buffet, échanges, signatures.

Avec le chaleureux accueil des Amis de la Fondation Renaud

Lieu : Le Fort de Vaise, 25-27 Bd Antoine de Saint-Exupéry, 69009 Lyon

Contact : 04 78 23 62 12

Ma contribution s’intitule : L’en gage de Signes

Elle débute ainsi :

« Nous sommes ces petits signes qui s’écrivent
aux commissures de nos songes. »

Sylvie Brès
« Un signe, tels nous sommes, et de sens nul,
morts à toute souffrance,
et nous avons presque perdu la parole en pays étranger. »

Hölderlin, Mnémosyne
Mon premier contact avec le travail de Claude Chalaguier et sa mise en oeuvre
au sein du groupe Signes fut ma rencontre avec le film L’enfant rêvé (1989). Sous le
chant tranquille d’une cigale-lune au pays de René Char, le visage de Kamel, enfant
polyhandicapé, hante l’esprit de Pascal. Les deux enfants se heurtent en leur
rencontre. Dans la fraîcheur de l’eau d’une piscine ou le flux de la Sorgue, la barque
du temps emporte sur son cours la destinée singulière de chacun. La joie d’être avec
s’y accueille et s’y donne dans l’expression vivace de peu de mots, mais avec la
force vive de l’image et de l’évocation : qu’il s’agisse d’un poisson rouge dans l’eau
d’un tiroir ou d’un lézard retourné mort. Les possibles se déploient dans la percée de
la voix sous le visage du souffle. La venue des paroles naît de la portance des eaux,
« comme un poisson jeté sur une terre aride ». La genèse de la voix humaine
s’entend ici, vibrant dans les bruits du monde, les rumeurs et les sons de la vie.
De Romain terre fragile à Sourire vide en temps de guerre, une même
démarche préside à la fortune de ce théâtre, conduit l’aventure du groupe Signes sur
la scène. Il ne s’agit pas seulement des spectacles présentés dans différentes salles
au fil du temps. Il y va de la dimension de la représentation dans la cité, la troupe
accueillant en elle une redéfinition des normes et des bornes, des limites et des
marges.


L’art d’inventer l’existence dans les pratiques médico-sociales

2 mar, 2010

L’art d’inventer l’existence
dans les pratiques médico-sociales,

sous la direction de Stéphane Pawloff

aux éditions érès, 2010  collection Reliance, 23 €

Là où les sciences trouvent leurs limites, l’art nous offre une
orientation, une aventure. Le voyage au coeur des pratiques
médico-sociales proposé ici montre que l’existence humaine
relève d’abord d’un art de l’invention marquant le quotidien de
mille manières. D’un art ouvert à tous : aux professionnels du
médico-social certes, mais peut-être d’abord aux personnes
en situation de handicap ou en difficultés, à leurs parents et à
leur fratrie… D’un art qui s’exerce souvent sans se savoir et qui
pourtant a ses conditions et ses raisons.
Une vingtaine d’auteurs issus de multiples horizons se sont
ainsi risqués à écrire ce que l’art d’inventer l’existence avec les
personnes en situation de handicap veut dire pour eux, en mots,
en images et en actes. Poursuivant la voie ouverte d’une anthropologie
du très proche, ils explorent les dessous voilés et les
architectures discrètes des pratiques médico-sociales.Après des études en sciences politiques et en ethnologie complétées par la découverte de
la psychanalyse, une formation d’éducateur spécialisé a amené Stéphane Pawloff à situer
son action et sa réflexion au coeur des pratiques médico-sociales. Il est maintenant formateur
(RP-ARFRIPS Lyon) et analyste de la pratique dans le champ médico-social et de l’éducation
spécialisée.
Avec la participation de : Nada Abillama-Masson, Rosario Isabel Arcos-Gomez, Messaoud
Bellabas, Vincent Bompard, Brigitte Bouquet, Claude et Maxence Chapoutier, Joël Clerget,
Agnès Colin, François-Xavier Fénérol, François Georges, Dominique Goubert, Jocelyne
Huguet-Manoukian, Jean-Pierre Klein, Maguy Marin, Nicolette et Marcus Ouri, Ismaël
Pordeus Jr., Joseph Rouzel, Olivier Saint Pierre, Marie-Luce Simonin, Pierre A. Vidal-Naquet.

Ma contribution  s’intitule :
Une œuvre ouverte à son dire
Aphoristique

En voici le début :

« Pour faire de chaque moment donné un présent
il faut faire acte de présence…
au sens rigoureux de l’acte d’exister. »
Henri Maldiney

Inventer l’existence ne serait-ce pas découvrir ce qui se tient hors de soi, ex-sistant, et cependant se donne en soi, sur l’Autre scène, à l’extasiante agonie du langage. Mais une question se lève : qu’en est-il de la source de l’écriture ? d’où vient-elle ? En quel style trouve-t-elle le griffon de son inspiration ? Cette source qui fleurit en moi n’est pas moi, elle est Autre. Elle est faite de l’encre multicolore et insue de cet Autre.
Contact : http//www. e d i t i o n s - e r e s . c om


De Noé à néo

21 juil, 2009

Il est né le nouveau bébé néolibéral
SPIRALE La grande aventure de Monsieur Bébé n° 50, 2009/2
Coordonné par Patrick Ben Soussan et Marcel Sanguet

Depuis Winnicott, nous savons qu’un environnement est nécessaire pour accueillir, contenir et transformer les éprouvés du bébé, et que ce dernier en est dépendant. L’environnement de nos sociétés occidentales est aujourd’hui dominé par un discours libéral qui impose un modèle particulier de lien à l’autre, à soi et au monde. Certains soutiennent que cette économie de marché sauvage, dérégulée et égoïste, organiserait jusqu’à nos psychismes contemporains. D’autres la voit comme une religion nouvelle avec ses croyances, ses dogmes et ses commandements. Beaucoup s’inquiètent d’un nouveau lien social affichant délibérément la satisfaction individuelle comme principe et l’utilisation de l’autre comme moyen d’y parvenir. Qu’en est-il des effets de cette idéologie sur le bébé contemporain et les adultes qui l’entourent ?  Le bébé postmoderne n’est-il plus qu’objet de convoitise majeur que l’on s’arrache, ou bien roi triste (ou tyran selon) courtisé par les marchands de toutes espèces, ou encore produit à améliorer sans cesse pour satisfaire le système ? Ou bien viendra-t-il toujours s’opposer et résister comme une passion folle au sage ordonnancement de son existence ?
Joël Clerget, De Noé à néo, pages 65 à 71

Contact :  Spirale50Ilestnelenouveaubebeneoliberal@edition-eres.fr


Mon nom de soignant dans l’hôpital à dire

16 juin, 2009

« Psychiatrie aujourd’hui : Questions d’Identité(s) »

Mon nom de soignant dans l’hôpital à dire

Centre Hospitalier, Le Vinatier, Bron, 69500, jeudi 11 juin 2009

Françoise Armengaud, auteur de l’article Nom paru dans l’Encyclopaedia Universalis, écrit : « Pour qu’il y ait identité, est nécessaire et suffisant un nom reçu, par lequel on a été appelé, et dans lequel on s’est reconnu. » Pour ma part, je reprendrai cette phrase en remplaçant on par Je. Je dirais alors : pour qu’il y ait identité, il est nécessaire et suffisant qu’un nom soit reçu, par lequel j’ai été appelé, et dans lequel je me suis reconnu. Il s’agit là de l’identité d’un sujet.
Le dictionnaire possède des perles qu’il s’agit d’enfiler pour assembler le joyau de l’identité. Soignant, adjectif et nom, expose le Larousse, se dit d’une personne qui donne des soins, en particulier quand elle n’est pas médecin. L’exemple donné est : personnel soignant. Le vocable de soignant s’est employé, en ancien français, comme un nom féminin ayant le sens de ‘’concubine’’, et voulant dire prendre soin de. Je vous passe le soigné, avec un travail soigné ou un rhume soigné, le soigneur, qui n’est pas sans rappeler le sport ou le noble art, le soigneux. Allons directement à soin. Le mot nous vient du francique. Il signifie : 1) l’attention, l’application portée à quelque chose : un objet travaillé avec soin, 2) la charge de veiller à quelque chose, confier à quelqu’un le soin de ses affaires, 3) un produit cosmétique ou un soin capillaire. Au pluriel, le mot de soins signifie : moyens par lesquels on s’efforce de rendre la santé à un malade. Les soins faisaient jadis partie du vocabulaire de la galanterie. Ils désignaient des actions censées être agréables à quelqu’un. Rendre des soins à une dame consistait à la voir assidûment. Vous avez bien sûr les soins intensifs et être aux petits soins pour quelqu’un. Retenons qu’il y a dans le soin de l’attention, au double sens d’être attentif et d’être attentionné. Quant au verbe soigner, il signifie avoir soin de quelqu’un, de quelque chose, s’en occuper : soigner ses invités, sa santé. Ma mère a toujours dit qu’il convenait de bien soigner ses hôtes.
Une identité de soignant se tisse donc sur la trame du souci de l’autre. Soigner veut dire aussi bien procurer les soins nécessaires à la guérison de quelqu’un qu’apporter de l’application à quelque chose : soigner son style, soigner son image. Soigner son image est devenu tellement bien porté de nos jours que l’on en vient à confondre le soin de l’image avec la dimension de l’identité. Or, premier soin d’urgence à rappeler, si j’ose dire : aucun sujet de la parole et du désir n’est réductible à son image. Il ne peut se rapetisser sur aucune image, fut-il saisi de psychose ou de perversion. L’identité d’un sujet ne saurait être rassemblée et contenue dans nos seuls inventaires nosographiques, par ailleurs utiles à guider nos conduites thérapeutiques. Elle n’est pas davantage dans une étiquette accolée à une personne. Notre éthique de soignant ne s’accommode pas de l’étiquette, sauf à en respecter le cérémonial dans une réception qui, pour être officielle, n’a pas lieu d’être mondaine, au sens philosophique du terme, puisqu’elle est entièrement humaine. Je vous propose une courte remarque de départ pour éclairer notre réflexion : le poteau indicateur connaît-il la direction qu’il indique ?
Ce petit détour lexical nous donne à entendre quelques dimensions des relations unissant un soignant à l’identité, relativement à son identité de soignant. Un soignant est-il identique, identifiable ou à identifier aux soins qu’il donne, à l’acte qui est le sien au quotidien de son exercice professionnel ? La réponse semble aller de soi. C’est non. Mais alors des questions surgissent : à quelles conditions ? et Comment ?
Afin de clarifier le propos et de situer de quoi est faite une identité, il convient de distinguer plusieurs termes. Parler de l’identité du soignant pose la question de l’identité, à propos du titre de soignant, et de son acte.
Je distinguerai :
a) La désignation. La désignation d’un objet ou d’une chose est l’action tout humaine qui nous fait donner des noms, que nous disons communs, à des êtres ou à des choses du monde qui se trouvent ainsi représentés par un élément du langage. Mais, pour voir la lune indiquée par l’index de mon frère en humanité, il convient de ne pas fixer le regard sur le doigt qui la montre. Pour voir cet astre, j’oriente mon regard dans la direction de la faucille d’or que son doigt révèle dans le champ des étoiles en la montrant. Ne reste plus alors qu’à la désigner de son nom de lune.
b) L’appellation. L’appellation est un terme issu du droit. Il signifie l’action de nommer, le nom donné à une chose, la façon de dénommer, c’est-à-dire d’attribuer un nom. Pour nous, il est synonyme de dénomination. Nous retiendrons l’appellation plus ou moins contrôlée quant à l’origine d’un produit, qu’il s’agisse d’un vin ou d’un fromage. Si je prends soin de vous parler d’un Comté fruité dégusté avec un bon p’tit vin Jaune sorti de derrière les fagots, vous allez avoir l’eau à la bouche. L’appellation a des ancrages somatiques explicites.
c) Le titrage ou titulation. Le titrage est l’action de mettre un titre à une œuvre, jusqu’à la déclarer « sans titre ». Il s’agit là du titre donné à un livre, à la une d’un journal. C’est un terme aux ramifications fort diversifiées, pour n’en retenir que la titulature. La titulature désigne l’ensemble des titres d’une personne relativement à d’une charge, à une dignité ou à une fonction. Elle soulève cette question : à quel titre ? Au titre de soignant, répondrons-nous ce matin. Le titre n’est pas étranger à l’affectation à un poste et à la titularisation. Le titulaire possède le titre de la fonction qu’il exerce.
d) La nomination. L’acte de nomination des êtres humains leur confère un nom dit propre, patronyme et prénom, selon le code civil pour ce qui concerne le patronyme, et selon le désir dans le choix du prénom, nom propre qui intime à être, à être assigné à la résidence symbolique d’un nom qui signe notre appartenance à l’humanité et notre inscription dans notre généalogie. L’arbre généalogique est l’arbre grammatical des noms. À cette place que tu occupes sous ton nom, cet arbre dit un non : tu n’es pas un autre. Tu es celui qui est appelé par ce nom, fut-ce un nom partagé par beaucoup d’autres. Avec le partage du nom reçu, tu partages l’humanité des autres hommes dans ta singularité de sujet. L’universel est ce qui vaut pour tous et ce qui a fonction de nommer. L’arbre de la génération inscrit dans ses branches un dire non, une négativité qui lui vient de la fonction symbolique elle-même. Le nom formule un non. Comment ? Il donne une place : tu es à cette place, irremplaçable, insubstituable. Un nom sert essentiellement à être appelé par d’autres en se distinguant des autres justement. Par l’appel du nom, je porte un sujet à l’existence et je le conduis sur le chemin du dire Je. Notons que l’adjectif propre accolé au nom signifie également : qui est fait avec soin, avec application. Un travail propre est un travail soigné. « Au nom de la loi, je vous arrête » disait le gendarme de jadis, avant de vous demander de décliner votre identité et d’indiquer le nom de votre père ainsi que celui de votre mère. Au nom de…est une question. Au nom de quelle instance symbolique je fais ce que je fais, ainsi que je le fais ? Cette interrogation relève de la problématique du sens de mes actes et de mes dires. Elle procède d’une réflexion posée sur eux.
Les soignants inscrivent leur emploi sous l’appellation de différentes professions que je n’énumère pas ici. Elles sont toutefois assez variées pour nous donner à entendre combien l’identité d’un soignant se définit par la relation qu’elle entretient avec d’autres médiations professionnelles, dans l’exercice des soins et dans la polyphonie qu’est le travail en équipe pour autant que chacun y a sa place différenciée. Quelle autorité, j’entends par là, quelle autorité de la parole, dirige cet orchestre, afin que chacun joue sa partition selon l’identité propre à sa fonction ? Un organigramme dit assez la place de chaque  professionnel et les relations qui les réunissent dans leurs missions communes et différenciées
Soigner le soignant reviendrait donc à prendre soin de lui. Mais à quelles fins ? L’identité d’un soignant n’est pas étrangère au respect que l’institution, ici hospitalière, accorde à son acte, à la particularité de sa médiation et à la reconnaissance de sa fonction. Car, en toute identité, qu’elle soit subjective ou professionnelle, se cherche une reconnaissance, non pas seulement de la valeur de ses compétences, de son savoir faire ou de ses performances, mais une reconnaissance en tant que le premier objet du désir de l’homme est d’être reconnu par un autre, pour le dire avec Jacques Lacan (Écrits, p. 268). L’identité d’un soignant travaillant dans une institution dépend aussi de la reconnaissance accordée à sa personne et à ses actes en leur valeur, non pas seulement économique, mais humaine, s’agissant de prendre soin d’autres êtres humains. Cette face de l’identité concerne le lieu d’un être-là avec d’autres, afin que l’espace institutionnel donne sise et assise à l’exercice professionnel de chacun. Mon nom de soignant est donc bel et bien à dire à l’hôpital.
Il y a  lieu de prendre en compte l’identité de l’institution psychiatrique, celle des patients, celle des soignants et là, en cette appellation, j’embrasse volontiers les médecins, que la définition citée plus haut avait exclus. J’ajoute un point, car je l’entends de mes patients. Il s’agit de l’identité professionnelle des parents, vue du lieu des identifications de leurs enfants. Que fait ton papa ou ta maman ? J’sais pas ! Comment s’appelle son métier ? Spychanalyste ! En quoi consiste-t-il ? Je parle du parent dont le métier est de soin, d’éducation, d’enseignement, et dont l’enfant attend qu’il ne l’oublie pas et ne cesse de passer du temps avec elle ou avec lui. Comment ? En gardant présents, dans leur relation de présence effective et de cœur, le soin et le souci de son enfant, notamment dans le choix de ses orientations professionnelles. Je parle-là en tant qu’homme, père et psychanalyste, ayant engendré un fils qui, après un long apprentissage de plombier chauffagiste, est devenu chef d’entreprise.
L’identité du soignant se profile sur le fond d’une altérité dans laquelle son identité de sujet humain est fondatrice. L’identité de soignant est constitutive d’une inscription professionnelle, au sein de laquelle le soigné, le malade, le patient, appelez-le comme vous voulez, est en retour un interlocuteur propre à asseoir l’identité du premier. Ce qui constitue une identité subjective, sexuelle ou professionnelle, participe d’une interlocution, visant à médiatiser la scène intérieure du désir et la scène sociale des relations. Afin que l’institution hospitalière ne soit pas une jungle, il y a lieu de parer au vertige d’une identité flottante (Pierre Legendre, Nomenclator, p. 81), qui serait sans distinction, et de ne pas céder aux affres de l’indifférenciation. L’identité du soignant repose sur la distinction à faire entre lui et le malade ou le « fou » à délier de ses aliénations. Cela ne va pas sans conflit ni contradiction, car, à terme, quel qu’en soit le registre, une identité est toujours référée au crédit accordé à la parole. Son acte est d’engagement et de vérité, car un soignant n’est pas un caméléon, lequel toujours change de couleur, mais jamais ne devient.
L’hospitalité des lieux institutionnels est relative à leur mission, celle d’un hôpital psychiatrique par exemple. Il y a de fait un inconditionnel à l’horizon de toute hospitalité conditionnelle, car il convient d’accueillir l’altérité d’un autre, impossessible et imprenable. Cette altérité de l’identité se signifie dans la question posée au seuil de ma porte : Comment t’appelles-tu ? Quel est ton nom ? Cet autre que je ne veux surtout pas être si je veux être son autre, son hôte. Par exemple, un psychiatre rencontre un patient qui lui dit : « J’ai cent vingt ans. » Pas démonté, ce psychiatre lui répond : « J’ai cent huit ans. Je vous dois donc le respect. »
Dans la rencontre, chacun est l’autre de l’autre sans cesser d’être soi. De là découle une élaboration de la médiation qui ne se place pas entre deux choses, comme leur venant de l’extérieur, sur un mode mécaniste. Elle est un opérateur de la relation elle-même, comme la médiation symbolique est ce qui permet le rapport en le fondant – afin justement que les sujets fondés en parole ne se fondent pas les uns dans les autres. L’institution du soin devient ainsi un lieu de reprise de soi, un espace d’existence, de sortie à soi (Maldiney), afin qu’un collectif soit possible où chacun s’ouvre à l’autre s’ouvrant à soi, où les « subjectivités nouvelles, plurielles, ne se laissent pas enfermer dans des identités » selon une formule de Félix Guatari, ajoutant : « Chaque fois qu’on se fixe pour objectif une identité, on perd quelque chose d’essentiel qui est le devenir. » (Conférence. N° 24, p. 68). L’on saisit là les étroitesses inhérentes à tous les corporatismes et la restriction de toute diplômite, quand elle vise à poser quelqu’un dans le seul statut statufiant d’une identité réduite à la seule considération professionnelle, comme si d’être psychanalyste ou médecin, soignant de toute sorte, sage-femme ou puéricultrice, éducateur ou enseignant, agent de surface ou gardien de prison, dispensait d’être un humain. L’identité du soignant, pour n’être pas flottante, n’en sera pas moins mobile et relative au fait d’être un humain.
Qui suis-je ? Pareille question tient en elle, irrésolue pour toujours, l’énigme de ma vie. Car, qui je suis, je ne le sais jamais vraiment, ne cessant d’être à moi-même une énigme pour moi-même et pour les autres. Pareille énigme est accusée par la psychose en tant que possibilité tout humaine de l’existence. Pour être qui je suis, il me faut un lieu d’être et un lieu de l’Autre d’où je puisse poser la question de mon existence. Celle qui s’énonce ainsi : que suis-je là ?, ainsi que le formule Lacan (Écrits, p. 549). Elle concerne mon sexe : je suis un homme ou une femme. Elle atteste également de mon existence en tant que je pourrais ne pas être là. C’est du reste ce que je dis quand la vie m’assaille de maux insupportables – et ce que dit le Chœur d’Œdipe Roi : Mê phunai, plutôt n’être pas né. Les deux registres inclus dans la question conjoignent d’où je viens à où je vais, le mystère de la procréation et celui de la mort noué dans le symbole de l’origine et de la fin. D’où je viens et où je vais, chacune des deux questions inclut la dimension du lieu, son exigence pour vivre, car une identité est intrinsèquement liée à la dimension du lieu et de la provenance.  En effet, de ne pas savoir qui je suis ne m’empêche nullement de vivre, mais de ne plus savoir où je suis, d’où je viens et où je vais, de perdre ainsi mes repères spatio-temporels, me plonge dans un état de confusion confinant parfois à l’inanition. L’expérience des otages ou celle des prisonniers révèle combien, pour survivre, ils cherchent des repères par la médiation de tous leurs sens, entre autres pour situer là où ils se trouvent. C’est dans un lien à la sensorialité que « l’expérience corporelle est suffisamment estimée pour fonder l’identité » dit Jean-Pierre Krief.
Notre identité est constituée d’un lieu relationnel. Il ne s’agit pas seulement du topos circonstancié d’un endroit : la maison, la ville, l’hôpital, mais de la situation relationnelle dans laquelle un autre, m’appelant de mon nom, m’autorise à dire je et me permet d’être identifié et de m’identifier. Il convient, en effet, de ménager un endroit où il puisse y avoir ouverture. Car pour un sujet, y a-t-il du lieu ? Jocelyne François dans un livre intitulé Comme on parle à la nuit tombée, écrit : « Il revenait sans cesse à cette idée de lieu. Qu’est-ce que ça pouvait bien être, un lieu, pour Julien ?… Il tourna la difficulté. ” Ne crois-tu pas qu’un lieu c’est quelqu’un ?” » (Mercure de France, 2005, p. 28). Voilà bien la vérité du lieu : une présence.
La dimension de l’adresse intervient dans notre inscription de sujet. À qui m’adresser ? À qui puis-je faire confiance pour parler et me dire ? En quel espace relationnel ? Ce mot nous lie aux autres, au sens où parler, c’est avant tout parler à quelqu’un, s’adresser à un Autre. Le terme d’adresse réunit donc en lui une triple dimension :
a) celle du lien à un destinataire. Je m’adresse à un Autre quand j’écris ou lorsque je parle, même si je ne le connais pas ou si je ne lui donne pas un visage défini. L’une des grandes différences existant entre la dépression et la mélancolie concerne la présence ou l’absence de la dimension de l’adresse.
b) celle du lieu. Là où je peux envoyer la lettre écrite. Le domicile est là où je réside. C’est là où réside celui à qui je destine ma lettre. Ce lieu est son adresse, là où il habite, son domicile. Le domicile est le lieu habituel d’habitation dit le dictionnaire Larousse. Être sans domicile fixe (SDF), c’est n’avoir aucun lieu d’habitation déterminé, être, par extension, sans toit et sans travail. Un hôpital offre un tel lieu de résidence plus ou moins temporaire.
c) celle de l’habilité. Est adroit celui qui manifeste de l’adresse, de l’habileté et de la précision. Il y a, dans l’adresse, une adéquation des mouvements à la réussite d’une action – écrire, danser par exemple. Un geste adroit est un geste astucieux, qui témoigne de l’intelligence. L’habileté d’un enfant dépend de son rapport à l’Autre et de son inscription dans le nom, dans son nom - ce que connaissent bien les orthophonistes et les psychomotriciens. Il s’agit de savoir faire, dans les lieux, avec des liens, quand ceux-ci naissent à la singularité d’une relation. En effet, l’une des propriétés du lieu est d’ouvrir des liens à une relation. Dans un hôpital digne de ce nom, se rencontrent la densité d’un lieu d’être, par la continuité de l’exister et la véracité de liens avec d’autres, de liens s’ouvrant à la relation.
L’unité de notre identité convoque une double référence : celle du nom et celle du lieu. Pour un homme, « toujours en voie de lui-même » (Maldiney), l’identité se construit dans le processus même de la rencontre en tant que possible, entre des parlants en voie d’existence. Cette unité est mise à mal par la psychose dont l’éclatement peut suspendre la capacité de rencontre. L’identité d’un soignant repose en partie sur l’acte qu’il a à mettre en œuvre sous la forme d’un y être, être là avec un autre en dispersion, soit absent, soit distrait. Pas là, justement. Nous sommes alors affectés, place et émotion, par la dimension pathique, par le comment être là avec un autre, par ce qu’il en est de cet autre avec nous. Une question nous anime alors : où le rencontrer ? Vers où aller avec lui ? Quand la psychose déroute et désoriente, la psychose comme possibilité de l’existence, je le redis, notre identité est menacée, subjectivement et professionnellement. Comment s’établir en vue d’être dans le même paysage, à des horizons différents, en essayant de rencontrer le patient dans son monde détruit. Pour ce faire, nous avons à répondre d’un à dire ? Il s’agit de construire un espace habitable afin de pouvoir le penser et le vivre, car la psychose ne se laisse pas faire. L’identité du soignant est convoquée à cette question : Comment entrer en contact avec quelqu’un ? Car notre être là nous voue à l’être là dérobé de l’autre. Être là n’est pas un lieu du monde, mais le lieu où un monde est possible, d’où un monde est possible, s’ouvrant et apparaissant dans cette ouverture, au sens où ce là implique une présence. Tel est l’appel du nom, l’identité conférée par l’adresse et en elle. Encore qu’il convienne d’être prudent, car, appeler trop vite un paranoïaque par son nom risque fort de le mettre dans un état de déréliction à même de le faire quasiment délirer. Le nom porte dans le secret de son chiffre une identité dont l’intimité est parfois irrecevable.
Quand l’identité d’un patient n’est pas réduite à la maladie qu’il présente, au symptôme dont il se plaint et jouit, quand elle n’est pas identifiée à ses discours et à ses actions, à ce qu’il produit et déclenche, je pense notamment à l’angoisse, alors le soignant garde une identité d’être humain au service des soins donnés et prodigués à un autre humain. L’identité du soignant parle de l’identité professionnelle référée à l’appellation et à la désignation de son nom de soignant, lequel a, pour identité, comme le soigné, son nom d’humain, au double sens de son appartenance à l’humanité et à celui de son nom patronymique, générationnel.
Comme le dit Henri Maldiney, la leçon nous vient de loin. Elle nous vient nommément de l’Ajax de Sophocle. Lorsque la déesse Athéna invite Ulysse à rire de la folie de son ennemi mortel, Ajax, Ulysse répond :
« Bien qu’Ajax me haïsse/ J’aperçois en lui, dans sa folie même
Quelque chose de mien. »