L’art d’inventer l’existence dans les pratiques médico-sociales

2 mar, 2010

L’art d’inventer l’existence
dans les pratiques médico-sociales,

sous la direction de Stéphane Pawloff

aux éditions érès, 2010  collection Reliance, 23 €

Là où les sciences trouvent leurs limites, l’art nous offre une
orientation, une aventure. Le voyage au coeur des pratiques
médico-sociales proposé ici montre que l’existence humaine
relève d’abord d’un art de l’invention marquant le quotidien de
mille manières. D’un art ouvert à tous : aux professionnels du
médico-social certes, mais peut-être d’abord aux personnes
en situation de handicap ou en difficultés, à leurs parents et à
leur fratrie… D’un art qui s’exerce souvent sans se savoir et qui
pourtant a ses conditions et ses raisons.
Une vingtaine d’auteurs issus de multiples horizons se sont
ainsi risqués à écrire ce que l’art d’inventer l’existence avec les
personnes en situation de handicap veut dire pour eux, en mots,
en images et en actes. Poursuivant la voie ouverte d’une anthropologie
du très proche, ils explorent les dessous voilés et les
architectures discrètes des pratiques médico-sociales.Après des études en sciences politiques et en ethnologie complétées par la découverte de
la psychanalyse, une formation d’éducateur spécialisé a amené Stéphane Pawloff à situer
son action et sa réflexion au coeur des pratiques médico-sociales. Il est maintenant formateur
(RP-ARFRIPS Lyon) et analyste de la pratique dans le champ médico-social et de l’éducation
spécialisée.
Avec la participation de : Nada Abillama-Masson, Rosario Isabel Arcos-Gomez, Messaoud
Bellabas, Vincent Bompard, Brigitte Bouquet, Claude et Maxence Chapoutier, Joël Clerget,
Agnès Colin, François-Xavier Fénérol, François Georges, Dominique Goubert, Jocelyne
Huguet-Manoukian, Jean-Pierre Klein, Maguy Marin, Nicolette et Marcus Ouri, Ismaël
Pordeus Jr., Joseph Rouzel, Olivier Saint Pierre, Marie-Luce Simonin, Pierre A. Vidal-Naquet.

Ma contribution  s’intitule :
Une œuvre ouverte à son dire
Aphoristique

En voici le début :

« Pour faire de chaque moment donné un présent
il faut faire acte de présence…
au sens rigoureux de l’acte d’exister. »
Henri Maldiney

Inventer l’existence ne serait-ce pas découvrir ce qui se tient hors de soi, ex-sistant, et cependant se donne en soi, sur l’Autre scène, à l’extasiante agonie du langage. Mais une question se lève : qu’en est-il de la source de l’écriture ? d’où vient-elle ? En quel style trouve-t-elle le griffon de son inspiration ? Cette source qui fleurit en moi n’est pas moi, elle est Autre. Elle est faite de l’encre multicolore et insue de cet Autre.
Contact : www. e d i t i o n s - e r e s . c om


De Noé à néo

21 juil, 2009

Il est né le nouveau bébé néolibéral
SPIRALE La grande aventure de Monsieur Bébé n° 50, 2009/2
Coordonné par Patrick Ben Soussan et Marcel Sanguet

Depuis Winnicott, nous savons qu’un environnement est nécessaire pour accueillir, contenir et transformer les éprouvés du bébé, et que ce dernier en est dépendant. L’environnement de nos sociétés occidentales est aujourd’hui dominé par un discours libéral qui impose un modèle particulier de lien à l’autre, à soi et au monde. Certains soutiennent que cette économie de marché sauvage, dérégulée et égoïste, organiserait jusqu’à nos psychismes contemporains. D’autres la voit comme une religion nouvelle avec ses croyances, ses dogmes et ses commandements. Beaucoup s’inquiètent d’un nouveau lien social affichant délibérément la satisfaction individuelle comme principe et l’utilisation de l’autre comme moyen d’y parvenir. Qu’en est-il des effets de cette idéologie sur le bébé contemporain et les adultes qui l’entourent ?  Le bébé postmoderne n’est-il plus qu’objet de convoitise majeur que l’on s’arrache, ou bien roi triste (ou tyran selon) courtisé par les marchands de toutes espèces, ou encore produit à améliorer sans cesse pour satisfaire le système ? Ou bien viendra-t-il toujours s’opposer et résister comme une passion folle au sage ordonnancement de son existence ?
Joël Clerget, De Noé à néo, pages 65 à 71

Contact :  Spirale50Ilestnelenouveaubebeneoliberal@edition-eres.fr


Mon nom de soignant dans l’hôpital à dire

16 juin, 2009

« Psychiatrie aujourd’hui : Questions d’Identité(s) »

Mon nom de soignant dans l’hôpital à dire

Centre Hospitalier, Le Vinatier, Bron, 69500, jeudi 11 juin 2009

Françoise Armengaud, auteur de l’article Nom paru dans l’Encyclopaedia Universalis, écrit : « Pour qu’il y ait identité, est nécessaire et suffisant un nom reçu, par lequel on a été appelé, et dans lequel on s’est reconnu. » Pour ma part, je reprendrai cette phrase en remplaçant on par Je. Je dirais alors : pour qu’il y ait identité, il est nécessaire et suffisant qu’un nom soit reçu, par lequel j’ai été appelé, et dans lequel je me suis reconnu. Il s’agit là de l’identité d’un sujet.
Le dictionnaire possède des perles qu’il s’agit d’enfiler pour assembler le joyau de l’identité. Soignant, adjectif et nom, expose le Larousse, se dit d’une personne qui donne des soins, en particulier quand elle n’est pas médecin. L’exemple donné est : personnel soignant. Le vocable de soignant s’est employé, en ancien français, comme un nom féminin ayant le sens de ‘’concubine’’, et voulant dire prendre soin de. Je vous passe le soigné, avec un travail soigné ou un rhume soigné, le soigneur, qui n’est pas sans rappeler le sport ou le noble art, le soigneux. Allons directement à soin. Le mot nous vient du francique. Il signifie : 1) l’attention, l’application portée à quelque chose : un objet travaillé avec soin, 2) la charge de veiller à quelque chose, confier à quelqu’un le soin de ses affaires, 3) un produit cosmétique ou un soin capillaire. Au pluriel, le mot de soins signifie : moyens par lesquels on s’efforce de rendre la santé à un malade. Les soins faisaient jadis partie du vocabulaire de la galanterie. Ils désignaient des actions censées être agréables à quelqu’un. Rendre des soins à une dame consistait à la voir assidûment. Vous avez bien sûr les soins intensifs et être aux petits soins pour quelqu’un. Retenons qu’il y a dans le soin de l’attention, au double sens d’être attentif et d’être attentionné. Quant au verbe soigner, il signifie avoir soin de quelqu’un, de quelque chose, s’en occuper : soigner ses invités, sa santé. Ma mère a toujours dit qu’il convenait de bien soigner ses hôtes.
Une identité de soignant se tisse donc sur la trame du souci de l’autre. Soigner veut dire aussi bien procurer les soins nécessaires à la guérison de quelqu’un qu’apporter de l’application à quelque chose : soigner son style, soigner son image. Soigner son image est devenu tellement bien porté de nos jours que l’on en vient à confondre le soin de l’image avec la dimension de l’identité. Or, premier soin d’urgence à rappeler, si j’ose dire : aucun sujet de la parole et du désir n’est réductible à son image. Il ne peut se rapetisser sur aucune image, fut-il saisi de psychose ou de perversion. L’identité d’un sujet ne saurait être rassemblée et contenue dans nos seuls inventaires nosographiques, par ailleurs utiles à guider nos conduites thérapeutiques. Elle n’est pas davantage dans une étiquette accolée à une personne. Notre éthique de soignant ne s’accommode pas de l’étiquette, sauf à en respecter le cérémonial dans une réception qui, pour être officielle, n’a pas lieu d’être mondaine, au sens philosophique du terme, puisqu’elle est entièrement humaine. Je vous propose une courte remarque de départ pour éclairer notre réflexion : le poteau indicateur connaît-il la direction qu’il indique ?
Ce petit détour lexical nous donne à entendre quelques dimensions des relations unissant un soignant à l’identité, relativement à son identité de soignant. Un soignant est-il identique, identifiable ou à identifier aux soins qu’il donne, à l’acte qui est le sien au quotidien de son exercice professionnel ? La réponse semble aller de soi. C’est non. Mais alors des questions surgissent : à quelles conditions ? et Comment ?
Afin de clarifier le propos et de situer de quoi est faite une identité, il convient de distinguer plusieurs termes. Parler de l’identité du soignant pose la question de l’identité, à propos du titre de soignant, et de son acte.
Je distinguerai :
a) La désignation. La désignation d’un objet ou d’une chose est l’action tout humaine qui nous fait donner des noms, que nous disons communs, à des êtres ou à des choses du monde qui se trouvent ainsi représentés par un élément du langage. Mais, pour voir la lune indiquée par l’index de mon frère en humanité, il convient de ne pas fixer le regard sur le doigt qui la montre. Pour voir cet astre, j’oriente mon regard dans la direction de la faucille d’or que son doigt révèle dans le champ des étoiles en la montrant. Ne reste plus alors qu’à la désigner de son nom de lune.
b) L’appellation. L’appellation est un terme issu du droit. Il signifie l’action de nommer, le nom donné à une chose, la façon de dénommer, c’est-à-dire d’attribuer un nom. Pour nous, il est synonyme de dénomination. Nous retiendrons l’appellation plus ou moins contrôlée quant à l’origine d’un produit, qu’il s’agisse d’un vin ou d’un fromage. Si je prends soin de vous parler d’un Comté fruité dégusté avec un bon p’tit vin Jaune sorti de derrière les fagots, vous allez avoir l’eau à la bouche. L’appellation a des ancrages somatiques explicites.
c) Le titrage ou titulation. Le titrage est l’action de mettre un titre à une œuvre, jusqu’à la déclarer « sans titre ». Il s’agit là du titre donné à un livre, à la une d’un journal. C’est un terme aux ramifications fort diversifiées, pour n’en retenir que la titulature. La titulature désigne l’ensemble des titres d’une personne relativement à d’une charge, à une dignité ou à une fonction. Elle soulève cette question : à quel titre ? Au titre de soignant, répondrons-nous ce matin. Le titre n’est pas étranger à l’affectation à un poste et à la titularisation. Le titulaire possède le titre de la fonction qu’il exerce.
d) La nomination. L’acte de nomination des êtres humains leur confère un nom dit propre, patronyme et prénom, selon le code civil pour ce qui concerne le patronyme, et selon le désir dans le choix du prénom, nom propre qui intime à être, à être assigné à la résidence symbolique d’un nom qui signe notre appartenance à l’humanité et notre inscription dans notre généalogie. L’arbre généalogique est l’arbre grammatical des noms. À cette place que tu occupes sous ton nom, cet arbre dit un non : tu n’es pas un autre. Tu es celui qui est appelé par ce nom, fut-ce un nom partagé par beaucoup d’autres. Avec le partage du nom reçu, tu partages l’humanité des autres hommes dans ta singularité de sujet. L’universel est ce qui vaut pour tous et ce qui a fonction de nommer. L’arbre de la génération inscrit dans ses branches un dire non, une négativité qui lui vient de la fonction symbolique elle-même. Le nom formule un non. Comment ? Il donne une place : tu es à cette place, irremplaçable, insubstituable. Un nom sert essentiellement à être appelé par d’autres en se distinguant des autres justement. Par l’appel du nom, je porte un sujet à l’existence et je le conduis sur le chemin du dire Je. Notons que l’adjectif propre accolé au nom signifie également : qui est fait avec soin, avec application. Un travail propre est un travail soigné. « Au nom de la loi, je vous arrête » disait le gendarme de jadis, avant de vous demander de décliner votre identité et d’indiquer le nom de votre père ainsi que celui de votre mère. Au nom de…est une question. Au nom de quelle instance symbolique je fais ce que je fais, ainsi que je le fais ? Cette interrogation relève de la problématique du sens de mes actes et de mes dires. Elle procède d’une réflexion posée sur eux.
Les soignants inscrivent leur emploi sous l’appellation de différentes professions que je n’énumère pas ici. Elles sont toutefois assez variées pour nous donner à entendre combien l’identité d’un soignant se définit par la relation qu’elle entretient avec d’autres médiations professionnelles, dans l’exercice des soins et dans la polyphonie qu’est le travail en équipe pour autant que chacun y a sa place différenciée. Quelle autorité, j’entends par là, quelle autorité de la parole, dirige cet orchestre, afin que chacun joue sa partition selon l’identité propre à sa fonction ? Un organigramme dit assez la place de chaque  professionnel et les relations qui les réunissent dans leurs missions communes et différenciées
Soigner le soignant reviendrait donc à prendre soin de lui. Mais à quelles fins ? L’identité d’un soignant n’est pas étrangère au respect que l’institution, ici hospitalière, accorde à son acte, à la particularité de sa médiation et à la reconnaissance de sa fonction. Car, en toute identité, qu’elle soit subjective ou professionnelle, se cherche une reconnaissance, non pas seulement de la valeur de ses compétences, de son savoir faire ou de ses performances, mais une reconnaissance en tant que le premier objet du désir de l’homme est d’être reconnu par un autre, pour le dire avec Jacques Lacan (Écrits, p. 268). L’identité d’un soignant travaillant dans une institution dépend aussi de la reconnaissance accordée à sa personne et à ses actes en leur valeur, non pas seulement économique, mais humaine, s’agissant de prendre soin d’autres êtres humains. Cette face de l’identité concerne le lieu d’un être-là avec d’autres, afin que l’espace institutionnel donne sise et assise à l’exercice professionnel de chacun. Mon nom de soignant est donc bel et bien à dire à l’hôpital.
Il y a  lieu de prendre en compte l’identité de l’institution psychiatrique, celle des patients, celle des soignants et là, en cette appellation, j’embrasse volontiers les médecins, que la définition citée plus haut avait exclus. J’ajoute un point, car je l’entends de mes patients. Il s’agit de l’identité professionnelle des parents, vue du lieu des identifications de leurs enfants. Que fait ton papa ou ta maman ? J’sais pas ! Comment s’appelle son métier ? Spychanalyste ! En quoi consiste-t-il ? Je parle du parent dont le métier est de soin, d’éducation, d’enseignement, et dont l’enfant attend qu’il ne l’oublie pas et ne cesse de passer du temps avec elle ou avec lui. Comment ? En gardant présents, dans leur relation de présence effective et de cœur, le soin et le souci de son enfant, notamment dans le choix de ses orientations professionnelles. Je parle-là en tant qu’homme, père et psychanalyste, ayant engendré un fils qui, après un long apprentissage de plombier chauffagiste, est devenu chef d’entreprise.
L’identité du soignant se profile sur le fond d’une altérité dans laquelle son identité de sujet humain est fondatrice. L’identité de soignant est constitutive d’une inscription professionnelle, au sein de laquelle le soigné, le malade, le patient, appelez-le comme vous voulez, est en retour un interlocuteur propre à asseoir l’identité du premier. Ce qui constitue une identité subjective, sexuelle ou professionnelle, participe d’une interlocution, visant à médiatiser la scène intérieure du désir et la scène sociale des relations. Afin que l’institution hospitalière ne soit pas une jungle, il y a lieu de parer au vertige d’une identité flottante (Pierre Legendre, Nomenclator, p. 81), qui serait sans distinction, et de ne pas céder aux affres de l’indifférenciation. L’identité du soignant repose sur la distinction à faire entre lui et le malade ou le « fou » à délier de ses aliénations. Cela ne va pas sans conflit ni contradiction, car, à terme, quel qu’en soit le registre, une identité est toujours référée au crédit accordé à la parole. Son acte est d’engagement et de vérité, car un soignant n’est pas un caméléon, lequel toujours change de couleur, mais jamais ne devient.
L’hospitalité des lieux institutionnels est relative à leur mission, celle d’un hôpital psychiatrique par exemple. Il y a de fait un inconditionnel à l’horizon de toute hospitalité conditionnelle, car il convient d’accueillir l’altérité d’un autre, impossessible et imprenable. Cette altérité de l’identité se signifie dans la question posée au seuil de ma porte : Comment t’appelles-tu ? Quel est ton nom ? Cet autre que je ne veux surtout pas être si je veux être son autre, son hôte. Par exemple, un psychiatre rencontre un patient qui lui dit : « J’ai cent vingt ans. » Pas démonté, ce psychiatre lui répond : « J’ai cent huit ans. Je vous dois donc le respect. »
Dans la rencontre, chacun est l’autre de l’autre sans cesser d’être soi. De là découle une élaboration de la médiation qui ne se place pas entre deux choses, comme leur venant de l’extérieur, sur un mode mécaniste. Elle est un opérateur de la relation elle-même, comme la médiation symbolique est ce qui permet le rapport en le fondant – afin justement que les sujets fondés en parole ne se fondent pas les uns dans les autres. L’institution du soin devient ainsi un lieu de reprise de soi, un espace d’existence, de sortie à soi (Maldiney), afin qu’un collectif soit possible où chacun s’ouvre à l’autre s’ouvrant à soi, où les « subjectivités nouvelles, plurielles, ne se laissent pas enfermer dans des identités » selon une formule de Félix Guatari, ajoutant : « Chaque fois qu’on se fixe pour objectif une identité, on perd quelque chose d’essentiel qui est le devenir. » (Conférence. N° 24, p. 68). L’on saisit là les étroitesses inhérentes à tous les corporatismes et la restriction de toute diplômite, quand elle vise à poser quelqu’un dans le seul statut statufiant d’une identité réduite à la seule considération professionnelle, comme si d’être psychanalyste ou médecin, soignant de toute sorte, sage-femme ou puéricultrice, éducateur ou enseignant, agent de surface ou gardien de prison, dispensait d’être un humain. L’identité du soignant, pour n’être pas flottante, n’en sera pas moins mobile et relative au fait d’être un humain.
Qui suis-je ? Pareille question tient en elle, irrésolue pour toujours, l’énigme de ma vie. Car, qui je suis, je ne le sais jamais vraiment, ne cessant d’être à moi-même une énigme pour moi-même et pour les autres. Pareille énigme est accusée par la psychose en tant que possibilité tout humaine de l’existence. Pour être qui je suis, il me faut un lieu d’être et un lieu de l’Autre d’où je puisse poser la question de mon existence. Celle qui s’énonce ainsi : que suis-je là ?, ainsi que le formule Lacan (Écrits, p. 549). Elle concerne mon sexe : je suis un homme ou une femme. Elle atteste également de mon existence en tant que je pourrais ne pas être là. C’est du reste ce que je dis quand la vie m’assaille de maux insupportables – et ce que dit le Chœur d’Œdipe Roi : Mê phunai, plutôt n’être pas né. Les deux registres inclus dans la question conjoignent d’où je viens à où je vais, le mystère de la procréation et celui de la mort noué dans le symbole de l’origine et de la fin. D’où je viens et où je vais, chacune des deux questions inclut la dimension du lieu, son exigence pour vivre, car une identité est intrinsèquement liée à la dimension du lieu et de la provenance.  En effet, de ne pas savoir qui je suis ne m’empêche nullement de vivre, mais de ne plus savoir où je suis, d’où je viens et où je vais, de perdre ainsi mes repères spatio-temporels, me plonge dans un état de confusion confinant parfois à l’inanition. L’expérience des otages ou celle des prisonniers révèle combien, pour survivre, ils cherchent des repères par la médiation de tous leurs sens, entre autres pour situer là où ils se trouvent. C’est dans un lien à la sensorialité que « l’expérience corporelle est suffisamment estimée pour fonder l’identité » dit Jean-Pierre Krief.
Notre identité est constituée d’un lieu relationnel. Il ne s’agit pas seulement du topos circonstancié d’un endroit : la maison, la ville, l’hôpital, mais de la situation relationnelle dans laquelle un autre, m’appelant de mon nom, m’autorise à dire je et me permet d’être identifié et de m’identifier. Il convient, en effet, de ménager un endroit où il puisse y avoir ouverture. Car pour un sujet, y a-t-il du lieu ? Jocelyne François dans un livre intitulé Comme on parle à la nuit tombée, écrit : « Il revenait sans cesse à cette idée de lieu. Qu’est-ce que ça pouvait bien être, un lieu, pour Julien ?… Il tourna la difficulté. ” Ne crois-tu pas qu’un lieu c’est quelqu’un ?” » (Mercure de France, 2005, p. 28). Voilà bien la vérité du lieu : une présence.
La dimension de l’adresse intervient dans notre inscription de sujet. À qui m’adresser ? À qui puis-je faire confiance pour parler et me dire ? En quel espace relationnel ? Ce mot nous lie aux autres, au sens où parler, c’est avant tout parler à quelqu’un, s’adresser à un Autre. Le terme d’adresse réunit donc en lui une triple dimension :
a) celle du lien à un destinataire. Je m’adresse à un Autre quand j’écris ou lorsque je parle, même si je ne le connais pas ou si je ne lui donne pas un visage défini. L’une des grandes différences existant entre la dépression et la mélancolie concerne la présence ou l’absence de la dimension de l’adresse.
b) celle du lieu. Là où je peux envoyer la lettre écrite. Le domicile est là où je réside. C’est là où réside celui à qui je destine ma lettre. Ce lieu est son adresse, là où il habite, son domicile. Le domicile est le lieu habituel d’habitation dit le dictionnaire Larousse. Être sans domicile fixe (SDF), c’est n’avoir aucun lieu d’habitation déterminé, être, par extension, sans toit et sans travail. Un hôpital offre un tel lieu de résidence plus ou moins temporaire.
c) celle de l’habilité. Est adroit celui qui manifeste de l’adresse, de l’habileté et de la précision. Il y a, dans l’adresse, une adéquation des mouvements à la réussite d’une action – écrire, danser par exemple. Un geste adroit est un geste astucieux, qui témoigne de l’intelligence. L’habileté d’un enfant dépend de son rapport à l’Autre et de son inscription dans le nom, dans son nom - ce que connaissent bien les orthophonistes et les psychomotriciens. Il s’agit de savoir faire, dans les lieux, avec des liens, quand ceux-ci naissent à la singularité d’une relation. En effet, l’une des propriétés du lieu est d’ouvrir des liens à une relation. Dans un hôpital digne de ce nom, se rencontrent la densité d’un lieu d’être, par la continuité de l’exister et la véracité de liens avec d’autres, de liens s’ouvrant à la relation.
L’unité de notre identité convoque une double référence : celle du nom et celle du lieu. Pour un homme, « toujours en voie de lui-même » (Maldiney), l’identité se construit dans le processus même de la rencontre en tant que possible, entre des parlants en voie d’existence. Cette unité est mise à mal par la psychose dont l’éclatement peut suspendre la capacité de rencontre. L’identité d’un soignant repose en partie sur l’acte qu’il a à mettre en œuvre sous la forme d’un y être, être là avec un autre en dispersion, soit absent, soit distrait. Pas là, justement. Nous sommes alors affectés, place et émotion, par la dimension pathique, par le comment être là avec un autre, par ce qu’il en est de cet autre avec nous. Une question nous anime alors : où le rencontrer ? Vers où aller avec lui ? Quand la psychose déroute et désoriente, la psychose comme possibilité de l’existence, je le redis, notre identité est menacée, subjectivement et professionnellement. Comment s’établir en vue d’être dans le même paysage, à des horizons différents, en essayant de rencontrer le patient dans son monde détruit. Pour ce faire, nous avons à répondre d’un à dire ? Il s’agit de construire un espace habitable afin de pouvoir le penser et le vivre, car la psychose ne se laisse pas faire. L’identité du soignant est convoquée à cette question : Comment entrer en contact avec quelqu’un ? Car notre être là nous voue à l’être là dérobé de l’autre. Être là n’est pas un lieu du monde, mais le lieu où un monde est possible, d’où un monde est possible, s’ouvrant et apparaissant dans cette ouverture, au sens où ce là implique une présence. Tel est l’appel du nom, l’identité conférée par l’adresse et en elle. Encore qu’il convienne d’être prudent, car, appeler trop vite un paranoïaque par son nom risque fort de le mettre dans un état de déréliction à même de le faire quasiment délirer. Le nom porte dans le secret de son chiffre une identité dont l’intimité est parfois irrecevable.
Quand l’identité d’un patient n’est pas réduite à la maladie qu’il présente, au symptôme dont il se plaint et jouit, quand elle n’est pas identifiée à ses discours et à ses actions, à ce qu’il produit et déclenche, je pense notamment à l’angoisse, alors le soignant garde une identité d’être humain au service des soins donnés et prodigués à un autre humain. L’identité du soignant parle de l’identité professionnelle référée à l’appellation et à la désignation de son nom de soignant, lequel a, pour identité, comme le soigné, son nom d’humain, au double sens de son appartenance à l’humanité et à celui de son nom patronymique, générationnel.
Comme le dit Henri Maldiney, la leçon nous vient de loin. Elle nous vient nommément de l’Ajax de Sophocle. Lorsque la déesse Athéna invite Ulysse à rire de la folie de son ennemi mortel, Ajax, Ulysse répond :
« Bien qu’Ajax me haïsse/ J’aperçois en lui, dans sa folie même
Quelque chose de mien. »


Les trois passions de l’être à leur intime

13 juin, 2009

Les trois passions de l’être à leur intime
Séminaire de lecture L’avenir d’une illusion, Freud
Année 2008-2009

La tripartition, symbolique, réel et imaginaire, se situe dans la dimension de l’être, car c’est dans la dimension de l’être, et non dans celle du réel, que s’inscrivent les trois passions fondamentales : à la jonction Symbolique/Imaginaire, cette ligne d’arête s’appelle l’amour ; à la jonction Imaginaire/Réel, c’est la haine ; à la jonction Réel/Symbolique, c’est l’ignorance, pour ce qui fonctionne dans le registre de l’être. Arête est à entendre ici comme rupture et point de passage. Je parle de ces trois catégories dans le registre de l’être et de sa révélation parlée.

L’amour se distingue du désir en tant que sa voie n’est pas de satisfaction, mais d’être. De ce fait, on ne peut parler d’amour que là où la relation symbolique est constituée, existe comme telle. Mais il convient de distinguer l’amour, comme passion imaginaire, de l’amour comme don actif, ce qu’il est sur le plan symbolique. L’amour de celui qui désire être aimé est un essai de capture de l’autre en soi-même, sous la modalité du désirable, au détriment du désirant. À l’opposé du désir d’aimer, qui n’est pas sans crainte, comme il en va de tout désir vrai, le désir d’être aimé, c’est le désir que l’autre aimant soit asservi dans la particularité de soi-même pris comme objet. Si je me dis être l’objet de l’autre, c’est que l’autre est objet pour moi, inconsciemment s’entend, dans un déni semblant porter sur le désir lui-même. Mais être l’objet du désir de l’Autre n’exclut nullement que je sois, par ailleurs, sujet. Aimer, c’est aimer un être au-delà de ce qu’il apparaît être. « Le don actif de l’amour vise l’autre, non pas dans sa spécificité, mais dans son être » disait Jacques Lacan (Séminaire I, p. 305). L’amour, comme don actif de parole et de soi, vise toujours, au-delà de la captation imaginaire, l’être d’un sujet, sa singularité, son ineffable intime. Ce en quoi je puis en accepter moult faiblesses et détours, mais non la trahison de lui-même, pas davantage la persistance dans la tromperie sur soi. L’amour m’engage dans la réalisation symbolique de mon être de parlant, de parlêtre. L’amour se dirige vers, s’adresse à l’être de l’autre parce qu’il est parole de révélation de l’être dans la reconnaissance du désir. Que voulez-vous de plus intime ? Telle est une des voies de réalisation de l’être, avec la haine et l’ignorance.
La haine aussi est intime : elle vise cet intime de l’autre en s’en prenant à son être. La haine raciale a toujours ce fond. Elle exclut que l’autre puisse être sujet. Elle a l’intime conviction que l’autre n’est pas un semblable, un être parlant, et qu’il ne peut pas être un autrui, un prochain. La haine vise l’autre dans le point où son être humain fait de nous un frère. J’insiste, ce qui est intime à la haine, ce n’est pas de faire disparaître l’autre, car la destruction de l’autre fait partie du programme imaginaire de la relation intersubjective. Mais la haine veut un abaissement, une déviation, une négation détaillée (Lacan), une persécution, une vengeance portant sur l’être de l’autre. Une floculation diffuse de la haine sature en nous l’appel à la destruction de l’être. L’objectivation de l’être humain correspond à l’expression de la haine. Le mode de la haine s’exprime à travers la mise en boîte de l’être parlant, car la haine se fait toujours avec le langage. La réelle haine est celle qui se fait avec les mots. La plus sûre haine est celle qui se révèle et publie l’intime, la part de l’autre qu’il désire garder secrète, ses appartenances par exemple. Quelqu’un peut mourir d’un cancer en quelques semaines : il suffit de publier ses conversations secrètes enregistrées par la police lors d’écoutes téléphoniques. Cela s’est produit.
Il y a enfin en nous un intime de l’ignorance. Il s’agit de l’ignorance en tant que passion de l’être, rencontrée dans la demande d’analyse comme composante du transfert : le sujet qui vient en analyse se met dans la position de celui qui ignore. Il ignore ce qu’il va dire. Il ignore, quoique le désirant, que, dans la révélation de la parole, l’enjeu est la réalisation de son être, sa révélation de parlêtre. Du coup, un sujet s’engage dans la recherche de la vérité par la voie de l’ignorance quand il se met en position de « s’avouer dans la parole ». Pour cela, il convient que l’analyste ne méconnaisse pas le pouvoir d’accession à l’être de l’ignorance, position d’une ignorantia docta (De Docta Ignorantia, Nicolas de Cues). La tentation est grande, en des temps de haine généralisée – voyez comme l’on a traité les « intermittents du spectacle » en tant qu’êtres – de remplacer l’ignorantia docta par une ignorantia docens, de remplacer une savante ignorance par une ignorance sachant. « L’ignorantia docens est l’ignorance suffisante de celui qui joue au savant et passe à côté de la vérité du sujet. L’ignorantia docta est l’ignorance sage et avertie de celui qui est informé de la difficulté à comprendre l’inconscient » disait Jean-Marie Nicolle, La docte ignorance, de Nicolas de Cues à Jacques Lacan. (Conférence donnée à l’Association pour la Cause Freudienne de Normandie, Rouen, le 9 avril 1997). Ajoutons cependant à cette citation que « comprendre l’inconscient » est une expression pour le moins inadéquate et inapplicable, car c’est une tâche impossible. Le psychanalyste croirait alors savoir quelque chose, en psychologie notamment, ce qui est le début de la fin de l’analyse. Car tel est l’intime d’un psychanalyste : s’il y a quelque chose qu’il sait, c’est qu’il ne sait pas l’autre. La réalisation de l’être dans la révélation de la parole n’est pas une affaire de savoir. C’est une affaire de parole consentie, et de désir reconnu, dans un pacte institué par la parole elle-même. La position de l’analyste sera donc celle d’une ignorantia docta. Jacques Lacan a repris ce concept de docte ignorance pour en faire usage dans la pratique psychanalytique. « La psychanalyse est une rencontre entre deux ignorances, celle du patient et celle de l’analyste. Le patient qui vient à l’analyse s’engage dans la recherche de sa vérité et s’avoue par là ignorant de lui-même » disait encore Jean-Marie Nicolle.  « L’analyste, en effet, ne saurait y entrer qu’à reconnaître en son savoir le symptôme de son ignorance, et ceci au sens proprement analytique que le symptôme est le retour du refoulé dans le compromis, et que le refoulement ici comme ailleurs est censure de la vérité. L’ignorance en effet ne doit pas être entendue ici comme une absence de savoir, mais, à l’égal de l’amour et de la haine, comme une passion de l’être ; car elle peut être, à leur instar, une voie où l’être se forme » et « Le fruit positif de la révélation de l’ignorance est le non-savoir, qui n’est pas une négation du savoir, mais sa forme la plus élaborée » écrit Lacan (Écrits, Variantes de la cure-type, p. 358). Cette réflexion cheville l’ignorance à l’être, et pas seulement à la pensée ou au vouloir savoir.
Si l’ignorance s’interrompt sur la ligne de rupture et de passage entre la parole (S) et le langage (R), c’est parce que nous ignorons ce qui se concocte entre la parole et le langage. Ce qui s’ignore en cette passe, c’est, entre autres, ce qui fait qu’il y a du verbe être. Comme le fait remarquer Henri Maldiney, nous posons toujours la question de l’être, tautologiquement, avec le verbe être. Je ne puis en effet poser et dire la question de l’être qu’en usant du verbe être : qu’est-ce que l’être ?
La visée de l’amour est d’être dans une parole affirmant l’être. Tel est son acte.
L’ignorance ignore que c’est d’être qu’il s’agit, d’être parlant, de parlêtre.
La haine, elle, vise la reddition, la destruction de l’être de l’autre.

L’analyste, en son for intérieur, saura-t-il que sa parole est quasiment identique à son être, ne pouvant être que lui-même en ses paroles, car l’être de l’analyste est en action même dans son silence (Cf. Écrits, p. 359 sq.). Que l’analyse permette à un sujet d’aller au terme de ce qu’il a à dire n’est plus possible quand l’analyste veut à tout prix connaître l’être de l’autre, sous la modalité fermée de l’aveu par exemple, expression déguisée de la haine, ou quand il ne veut rien savoir de ce que l’autre a à dire, ce qui est une fermeture à l’inconscient lui-même. Pareille haine recouverte d’ignorance par les bons sentiments de l’amour idéalisé a des conséquences mortifères quand l’analyste ne porte plus la parole – à son terme. Ce qui est une manière de mise à mort. Car, si, conformément à la loi de la parole, c’est en l’analyste comme autre qu’un sujet trouve son identité, c’est pour y maintenir son être propre. Convient-il encore qu’un sujet se noue à la parole par la médiation du souffle délié d’un autre. C’est ce que demandait Freud : « laisser le patient venir au mot – zu Wort kommen ». Ce qui signe véritablement, du côté de l’analyste, l’amour de l’être de l’autre. Dans le transfert symbolique, il s’agit d’engager son être dans la parole afin de le faire reconnaître. Comment ? Par la vertu de la répétition, dont la compulsion fonctionne comme mémoire du temps, gardée vive dans le silence de l’écoute dont la fonction est de conduire un sujet vers la valeur symbolique de ses propres temporalités où vient à se conjuguer son histoire. Au terme, au dernier souffle, il sera fait mémoire du premier : il n’aura pas été dit qu’au moment de mourir, je n’étais pas né. En effet, le silence de l’écoute dit mon être accordé à l’autre dans l’enregistrement de la parole. Si je suis entendu, pareil silence me porte vers la naissance de mon être. Ce en quoi la pratique de la psychanalyse participe de l’intime et de la gravité de son acte fécond. La biographie que Winnicott avait commencé d’écrire, peu avant sa mort, commençait par cette prière : « Ô God, may I be alive when I die », « Ô dieu, puis-je être vivant au moment où je meurs. »

La demande « évoque le manque à être sous les trois figures du rien qui fait le fonds de la demande d’amour, de la haine qui va à nier l’être de l’autre, de l’indicible de ce qui s’ignore dans sa requête » écrit encore Lacan, (Écrits, p. 629, s. par moi). En cet intime donc, repose la demande - toute demande est intime, même celle qui porte sur l’objet le plus plat -, car elle témoigne d’un désir – osé. Toute demande ose le désir. Ce pourquoi, il est des choses du désir ou des pratiques, dont l’éclatante intimité dans la vie, ne se demandent pas – ce qui ne veut pas dire qu’elles n’aient pas cours pour le plus grand plaisir de l’un et de l’autre partenaires. Je reviens à l’analyse. Lacan disait le 9 mars 1960 à Bruxelles que l’une des fins du silence était de taire l’amour. Ce qui est amour dans le transfert, en tant que l’amour dans le transfert protège d’un trop intime, c’est que le désir, charrié dans la demande, « amène au jour le manque à être avec l’appel d’en recevoir le complément de l’Autre, si l’Autre, lieu de la parole, est aussi le lieu de ce manque », prise quasi placentaire présente en toute demande en son souffle. Ce qui est donné à l’Autre de combler – et qu’il n’a pas, puisque, à lui aussi l’être manque – est ce qui s’appelle l’amour, mais c’est aussi la haine et l’ignorance. Si ce sont des passions de l’être, c’est que, dans toute demande dont le besoin est satisfait, le sujet ressort privé des satisfactions que la demande appelle, c’est-à-dire qu’en son fond, toute demande est demande de présence ou d’absence, l’Autre ayant là le privilège de son amour, soit celui de la forme radicale du don de ce qu’il n’a pas, ou celui de son refus. Et saisissez ce passage par la singularité. La demande annule la particularité de tout ce qui peut être accordé en le transmuant en preuve d’amour. Si toute demande est demande d’amour, cela n’a, d’un point de vue clinique, ni à être ignoré ni à faire l’objet de quelque haine que ce soit, face à l’inconditionné que révèle et recèle toute demande d’amour.

Joël Clerget

Le 14 février 2009


Brimborions et Ma langue vous écrit

9 juin, 2009

Parus dans Corps écrits, Livre I, Ateliers d’écriture Corps écrits, Angela Batignani, éditions des traboules,2009.

Contact:www.corps-ecrits.fr


Bébé

9 juin, 2009

Texte publié dans Cent mots pour les bébés d’aujourd’hui, Réunis par Patrick Ben Soussan, érès, 2009, Collection 1001 Bébés

Contact: www.editions-eres.com


Reste, et se perd. Déchets et rebuts. Le Croquant, N° 59/60, décembre 2008

21 déc, 2008

Homo
detritus

le croquant

R E V U E S C I E N C E S H U M A I N E S A R T S L I T T É R A T U R E S
 n° 59-60
Du rejet au projet

Sommaire
HOMO DETRITUS. DU REJET AU PROJET
Edito L’homo detritus et son combat avec l’ange 3
Claudine Bobi Dédicace : l’or dure 5
Henri-Jacques Stiker Qui nous délivrera de la folie du rejet ? 7
Gérard Bertolini Déchet ou ressource ? Le rebut se rebiffe 15
Gabriel Meunier Hémisphères 26
Gérard Bertolini Le rebut matière d’artistes
Sylvain Pérouze 27
Gabriel Meunier 28
Christian Jacques 29
Patrick Doutres 30
Jean-Pierre Umbdenstock 31
Jean-François Rieux 32
Gérard Gartner 33
Bruno Théry 34
Le déchet parti en Norvège 35
Steve Waring 37
Des vieux papiers aux arbres généalogiques 38
Mémoires vives
Christian Cottet-Emard Peut contenir des traces 39
Agnan Kroichvili Rebuts Rébus 41
Michel guilloux La mise à l’encan de l’atelier Breton 44
Daphné Bitchatch La fin en devenir 46
Anne-Marie Teysseire Nord Sud 53
C. Gabrielli, G.P. Chavanon Les déchets sont de l’or 57
Hélène (Philippe Blanca) Lettre à Ronsard 59
Roberto Juarroz Chacun s’en va 60
Michel Jeannès De la souille à l’art traite 61
Excreta
Michel Cornaton L’Afrique merdier du monde 73
Joël Clerget Reste, et se perd. Déchets et rebuts 88
Gérard Bertolini Le déchet sur le divan 99
Gérard Bertolini Interrogations sur le sexe du déchet 100
Joseph Beaude Les larmes de Madeleine 101
Paola Pigani Ce qui dure 102
Territoires en résistance
Henri Mora Les vérités qui dérangent parcourent
des chemins difficiles 103
Roger Curel Caprices et désastres 119
Gérard Bertolini Lieu sain ou lieu saint ? 123
Des déchets et des hommes
Paola Pigani Mon beau navire 125
Christian Cottet-Emard
Le poète sort la poubelle 128
Groupe “Pigalle” Eboueur 129
Gérard Bertolini ATI : le doudou des camions-poubelles 130
Anne-Marie Teysseire Mon plus beau sourire 131
Jean-Paul Sorg Revenu. De l’amour au management 135
Gérard Bertolini Les soustractions volontaires de Lola Lafon 138
Robert Favre Bienfaits de la paresse 139
Bruno Berchoud La beauté du geste 145
Lautréamont Les chants de Maldoror 148
Gérard Bertolini Alerte les poux sont de retour 149
Fred Vargas Nous y sommes 150
CHARLES JULIET
Charles Juliet Un héroïsme au quotidien 153
Paola Pigani Entretien avec Charles Juliet 156
FAITS TENDANCES OPINIONS
Bernard Ginisty Une globalisation encore à inventer 162
Jean-Marie Harribey Correspondance Marx – Keynes 163
Michel Cornaton Pie XII, le synthome 166
NOTES DE LECTURE 169, dont une note de Claude Chalaguier rendant compte de Comment un petit garçon devient-il un papa ?, érès, 2008.
RUBRIQUE ASSOCIATIVE 189


Je est un Autre, Poésie et psychanalyse

22 oct, 2008

Ce texte a été écrit, pour les éditions l’Amourier. à partir de deux conférences : la
première donnée à Valence pour les Apprentis philosophes le 26 janvier 2007, et la
seconde au Centre Culturel Français d’Alger dans le cadre du Printemps des Poètes
2007.

« Faire l’amour, comme le nom l’indique,
c’est de la poésie.
Mais il y a un monde entre la poésie et l’acte. »
Jacques Lacan

” L’expérience poétique ne procède pas d’un retrait
mais d’une approbation de plain-pied du souffle et
de la vision.”
Patrick Laupin

Contact pour lire le texte : http://www.amourier.com/pg-shoppro/html/alentours.html


Mes publications chez érès

3 oct, 2008

Joel Clerget comme auteur

Comment un petit garçon devient-il un papa ? ©2008
ISBN : 978-2-7492-0863-3
20 €
Accueil des tout-petits -L’- ©2007
ISBN : 978-2-8658-6638-0
8 €
Vivre l’ennui ©2006
ISBN : 2-7492-0582-4
16 €
Enfant et l’écriture - L’ - ©2006
ISBN : 2-7492-0096-2
23 €
Main de l autre -La- ©2006
ISBN : 2-86586-461-8
23 €
Bébé est mort ©2005
ISBN : 2-7492-0467-4
8 €
Mort du bébé, deuil périnatal SPIRALE (Revue)
Numéro 31 - Revue trimestrielle
©2004
ISBN : 2-7492-0289-2
(Epuisé)
Naissance et séparation ©2002
ISBN : 2-7492-0000-8
9 €
Nom de Bébé… - Son - SPIRALE (Revue)
Numéro 19 - Revue trimestrielle
©2001
ISBN : 2-86586-871-0
12 €

Joel Clerget comme co-auteur

Bébés bien portés - Des - SPIRALE (Revue)
Numéro 46 - Revue trimestrielle
©2008
ISBN : 978-2-7492-0907-4
15 €
Qui es-tu doudou dis donc ? Les tout-petits et l’éveil culturel SPIRALE (Revue)
Numéro 43 - Revue trimestrielle
©2007
ISBN : 978-2-7492-0820-6
15 €
Europe dans le champ des sciences humaines et sociales -L’- CONNEXIONS (Revue)
Numéro 84 - Revue semestrielle
©2006
ISBN : 2-7492-0452-6
26 €
Enfant, les livres, l’écrit -L’- LETTRE DE L’ENFANCE ET DE L’ADOLESCENCE -LA- (Revue du Grape)
Numéro 61 - Revue trimestrielle
©2005
ISBN : 2-7492-0441-0
14 €
Devenir père, devenir mère ©2004 ISBN : 2-86586-594-0 19 € Histoires d’amour SPIRALE (Revue) Numéro 28 - Revue trimestrielle ©2003 ISBN : 2-7492-0197-7 12 €
Père, l’homme et le masculin en périnatalité -Le- ©2003 ISBN : 2-7492-0126-8 (Epuisé) Madame Dolto SPIRALE (Revue) Numéro 16 - Revue trimestrielle ©2000 ISBN : 2-86586-767-6 12 €
Père, l’homme et le masculin en périnatalité -Le- SPIRALE (Revue) Numéro 11 - Revue trimestrielle ©1999 ISBN : 2-86586-661-0 (épuisé, réimprimer en version livre dans la collection “Les dossiers de Spirale “) Cliquez pour voir l'image dans sa taille originale Cent mots pour les bébés d’aujourd’hui, Réunis par Patrick Ben Soussan, érès, 2009, collection 1001 Bébés, 12 €

Feu la famille

30 sept, 2008

Colloque FNEPE
Metz, jeudi 27 mars 2008

Feu la famille

Joël Clerget
Psychanalyste, auteur, Lyon

Les diverses formes de la vie familiale nous conduisent à reconsidérer et à ré-inventer constamment ce que nous mettons sous le terme de famille. Comment, en effet, garder référence à des relations de génération, assurant à un enfant de la Cité, une filiation dans une nomination, une place dans un arbre généalogique singulier, le sien ? Comment vivre avec les mots de papa et de maman, de mère et de père, compte tenu des aléas de la vie des hommes et des femmes d’aujourd’hui ?

La famille, si toutefois nous en conservons le terme, est un espace de résidence. On dit : dans ma famille. Elle est aussi le temps-lieu de la parenté. C’est là que je vis avec celle ou avec celui que je nomme mon parent : mère, père, papa, maman. Elle est ce lieu où je rencontre, uni ou séparé de l’autre, l’un parent ou les deux. Elle est cet espace où, bébé, j’ai relation avec mon grand proche. Sylviane Giampino désigne ainsi la personne qui assure au petit d’homme une fonction de proche et occupe auprès de lui une place d’adulte tutélaire. Le grand proche, avec qui je grandis, est cette figure de l’Autre nécessaire à toute vie humaine, quels que soient, par ailleurs, les aléas de l’organisation de la vie en famille ou en société.
Quelle famille aujourd’hui ? Celle d’hier est-elle morte ? D’où le titre : feu la famille ou la feue famille. Il convient, en déconstruisant le terme de famille dans sa réalité historique, de s’interroger sur ce qui vaut famille de nos jours. Et surtout, à quelle structure symbolique un sujet humain ne peut échapper pour naître, vivre et grandir, non seulement comme enfant de ses parents, mais aussi comme fils de la Cité, comme fils de la Parole. Le terme flou de parentalité me paraît édulcorer la réalité. Je lui préfère résolument le terme de parent, les mots de maman et de papa, ceux de père et de mère. Un père, une mère, valides pour un enfant donné, ne forment pas toujours une famille au sens d’un assemblage réel, mais ils peuvent, en leur exercice effectif de référence, valoir pour un enfant dans sa vie imaginaire et symbolique. Il convient, par-delà les aléas de la vie réelle, qu’un enfant se conçoive comme né d’un homme et d’une femme – quels que soient les avatars de leur coïtération ou les recours à l’Assistance Médicale à la Procréation, dans l’adoption légale ou s’il vit dans un couple d’homosexuels également. Il importe qu’il symbolise sa venue au monde comme étant lui-même issu de deux lignées. Né d’une mère et d’un père – pas toujours là ensemble. Issu également d’une scène dite primitive, pour ce qui relève du fantasme. Car, s’il y a naissance d’un enfant, il y eut préalablement une conception et une grossesse. À ce jour, je ne sais pour combien de temps encore, nous avons tous été portés dans le ventre d’une femme qui, de ce fait, reste à vie notre génitrice. Cette femme peut, si elle le désire, et nous avec elle, non sans père, devenir notre maman, notre mère. Pour que notre mère de naissance devienne notre maman, une adoption est de rigueur, une adoption de la loi et du cœur, selon les cas. Une adoption de cœur toujours, qui n’est pas sans référence à un père, qu’il soit ou non le géniteur de l’enfant concerné.
Un parent est une personne, père et mère, qui donne à son enfant les moyens symboliques de vivre et de faire avec la vie et avec les autres.
Plus que des formes de la famille – nucléaire, monoparentale, homoparentale, polynucléaire… que sais-je encore, nous avons à veiller à ce qu’un enfant reçoive d’autres humains, ses parents bien sûr en premier chef, mais aussi d’autres, professionnels aussi bien, de quoi vivre en sujet du désir et de la parole. Nous avons à travailler à ce qu’il reçoive des mots de vérité donnés à sa réalité de vie, telle qu’elle se présente, heureuse ou douloureuse, réjouie ou cruelle. Car dans la vie, si belle à vivre, nous traversons tous de cruels moments.
Cette inscription à une place s’accomplit dans la nomination qui donne corps et vie à la vie nue qui vagit dans le cri d’un nouveau-né. Ainsi, un petit d’homme, quelles que soient les formes de sa réalité familiale de vie, est un être incarné, généré, filié et nommé, mortel aussi. Nous l’accueillons dans cette adoption qui fait de lui un autre en humanité et lui révèle, dans et par l’appel de son nom, son prénom pour un petit, son visage d’humain, ce visage à nul autre pareil qui fait de lui un membre de l’humanité Une. Nous la partageons avec lui comme l’eau et le pain font vivre notre corps de chair. La singularité de son visage inimitable vibre de ce qu’il est aussi multiple en figures qu’il y a d’humains.

Sur ces questions, la psychanalyse occupe une place paradoxale. Le psychanalyste est souvent requis, par les médias entre autres, pour donner son avis, émettre une opinion, cautionner une manière de voir et de faire. Il prend alors une position morale, fondée sur le bon sens le plus éculé. Il décrète ce qui est bien ou mal. Bref, il se porte garant de la bonne morale avec son discours normatif fait d’un Œdipe réduit à des jeux de rôle de papa et de maman, et à des jeux de panpan cucu. Il oublie la clinique de chaque jour où un sujet humain, quel que soit son âge, tente de faire entendre son désir et de venir à dire Je, aux fins de ne pas devenir fou, afin de vivre vraiment dans sa dignité d’être humain. Or, l’Œdipe est un passage symbolique.
Pleins feux sur la famille. Au feu la famille. La cohorte de nos pulsions partielles réparties aux bords de notre corps brûle au feu du désir. Le feu était autrefois l’ensemble des personnes regroupées autour du même foyer, qui servait d’unité de base (avant 1789)… pour la répartition de l’impôt. S’agit-il d’éclairer la famille du feu de la parole, de la vivifier au feu du désir ou de faire feu sur elle ? Meurt-elle à petit feu ? Non, pas vraiment. Car des formes de famille meurent, d’autres naissent. Il convient de prendre en compte les réalités rencontrées. Non pas de juger. Qui peut en effet juger et parler du désir d’un autre. Il s’agit d’inventer, comme le suggère le présent colloque, de créer et de repenser les relations entre les parents et les enfants. Il s’agit de ne pas céder à la  mise en jeu d’immédiates relations de cause à effet. « Si le petit est comme ça, c’est parce qu’il n’a pas eu de papa ! » Qu’en savez-vous ? Strictement, et rigoureusement, rien du tout. Nous ne savons pas, et cependant nous ne cessons de parler ainsi. Ce faisant, nous engendrons une culpabilisation qui transforme les soi disant relations de cause à effet en faute, oubliant que si, un enfant est objet de soin de son parent, promu par là comme sujet de désir et de parole, ce n’est pas à cause de ses parents, ni de leur faute, mais de leur fait. Du fait de leur désir, avec toutes les faiblesses, avec toutes les carences inhérentes à notre humanité même.

La famille en archipel
Une famille n’est pas un noyau. Elle n’est pas même seulement un réseau. Elle est bien plutôt un archipel. Des îlots de singularité peuplent ses territoires aux formes variées et changeantes, à la condition que soient assurés les éléments symboliques, don de la parole, qui inscrivent un sujet dans la génération et dans une filiation, c’est-à-dire, lui confèrent une place, la sienne, irréductible, à nulle autre substituable, y compris dans la mort, une place dans l’arbre des noms qu’est son arbre généalogique. Cette place de nom est la sienne dans la succession des générations, elles-mêmes régénérées des paroles qui la disent.
Le milieu familial est à découvrir comme un lieu ouvert où se tiennent le rapport entre les générations (parents/enfants) et des relations entre pairs d’âge différent. Il s’agit d’un lieu où être, résidence, ayant une adresse, et où vivre. Une famille est un milieu en vue de chacun, où chaque membre déploie sa parole, d’où chaque enfant sortira afin de porter fruit de désir en dehors, ailleurs.
Ma pensée de l’archipel – issue d’un titre du poète René Char, La parole en archipel, est en relation avec les élaborations de Christian Ruby, (Conférence N° 24, p. 56 sq., 2007). Elle met en avant une pratique « du possible sans cesse reconduit, à partir des limites de l’actuel ». « Tout archipel renvoie à une série d’enjeux et à une série de tâches » (Ibid., p. 56).
Notre société, dit Christian Ruby, se déploie sur la double tendance à isoler les individus les uns par rapport aux autres et à organiser le surplomb d’un universel abstrait, fait de pur discours. Elle pousse ainsi les individus à se muer, voire à se murer, en ghettos. Le développement social sépare et divise au maximum les fonctions et les êtres afin d’en tirer la plus grande rentabilité possible – au détriment de toute subjectivité.
La notion d’archipel affirme que notre réalité humaine, c’est d’être séparés et ouverts sur les autres simultanément. Notre existence est séparation et rapport, au sens où le rapport à l’extérieur est la constitution même de l’existence. Ex-sister, c’est se tenir hors de soi. L’archipel fait jouer la position d’un sujet dans son rapport à l’autre. Dans ce rapport à l’autre se rencontrent conflits, tensions et confrontations.
L’unité de ladite famille n’a pas à être une visée idéale. Elle peut être une pratique du mouvement provoqué par l’action du rapport à l’autre. L’archipel familial est ainsi mu par le mouvement qui est entraîné par les exercices et par les tâches qui s’y accomplissent.
Un enfant peut avoir de multiples papas et mamans, selon son âge, n’importe quel adulte qui partage la vie de son père ou de sa mère, par qui il se sent accepté.
Dans ce qui le structure, un enfant gardera référence à l’autre parent, présent en lui de façon symbolique, bien qu’absent physiquement. Je souligne cependant ceci : qu’un parent soit présent réellement dans la vie d’un enfant n’est pas équivalent à son absence. Sans cette référence, il est « comme un hémiplégique dans sa structure symbolique : une moitié seulement fonctionne en miroir avec l’adulte dont tout de sa vie dépend » écrivait Françoise Dolto dans Les étapes majeures de l’enfance, (p. 28). Ainsi, un enfant né d’une femme célibataire entendra parler du cœur et de la bouche de sa mère d’une référence autre à elle-même et autre à lui, son enfant. Cette référence vaut père symbolique. C’est la condition pour qu’il puisse apprendre à lire, sans craindre de rencontrer les secrets de polichinelle du tiroir dont il est sorti, à écrire des lettres adressées dans la langue de l’absence et à compter sur d’autres qui lui apprendront à se compter parmi nous. Par exemple, du fait d’une vie en couple sans être marié, ce ne sont plus de justes noces qui désignent le père – ce qui fait que, dans le mariage, un enfant a comme père, symbolique, le mari de la mère. Si l’on n’est pas marié, il convient donc d’inventer une autre manière de faire, pour que l’enfant ne reste pas sans référence paternelle symbolique, car, en la matière, il y va toujours d’une reconnaissance et d’une adoption .
Le collectif familial est alors à la charge de chacun, à celle des enfants aussi. L’unité symbolique de l’archipel est en harmonie, c’est-à-dire participe de la  cheville et de la jointure, quand elle ne cesse pas de se construire en paroles. Lors de certaines séparations, il est dit que seul le couple conjugal est rompu, mais que le couple parental demeure. Mensonge. Comment un enfant pourrait-il ne pas vivre la rupture de ses parents comme un acte mettant en question sa venue au monde ? La fictive unité du père et de la mère séparés a des conséquences souvent catastrophiques, phobogènes à tout le moins. En cas de rupture, quelle peut être la solidarité vécue ? Comment favoriser des relations et maintenir « des pratiques du rapport, construit et assumé » (Ibid., p. 62). Il s’agirait, entre autres, de produire et d’entretenir un dispositif de relations et d’adresse (parler à) plutôt que de pondre des édits de contrôle et le renforcement permanent des mesures de censure. L’archipel est un opérateur de relations à des fins ordonnées, fut-ce très momentanément. Par exemple, la garde alternée présente des conditions d’exercice qui conviennent ou ne conviennent pas aux personnes concernées, enfants ou parents. L’archipel est fondé sur la reconnaissance de l’autre, chacun étant pour chacun un autre. Il ouvre sur les subjectivités, « plurielles, qui ne se laissent pas enfermer dans des identités ». Des identités imaginaires s’entend. Félix Guattari prolonge ainsi cette formule : « chaque fois qu’on se fixe pour objectif une identité, on perd quelque chose d’essentiel qui est le devenir. »

La composition familiale
L’idéologie redoutable et mortifère dont nous abreuvent les discours politiciens et les propos de certains travailleurs sociaux consiste justement à faire passer une idée de la famille au lieu d’en rencontrer chaque membre unique et différencié. Nous avons résolument à renoncer à une psychologisation de masse qui fait de la famille un modèle ou un idéal. Je tiens, pour ce qui me concerne, l’idéalisme pour être la perversion la plus répandue. Mais le discours psy est encore pire que celui des curés : il ne pardonne pas. Plus la famille est idéalisée comme norme sociale, moins un enfant y a la parole libre. Or, la réalité nous offre de rencontrer des situations extrêmement diversifiées, faites de compositions, décompositions, recompositions, agencements, certes souvent conflictuels, mais au moins vivants.
La famille compose avec les changements et les mutations. Elle se recompose.
Se recomposer veut dire se composer à nouveau et autrement. La famille se compose. Elle se pose avec des éléments différenciés en un ensemble, dont les termes ne sont pas toujours et obligatoirement réellement présents, mais n’en demeurent pas moins symboliquement déterminés, imaginairement circonscrits en rôles et en places plus ou moins définis. Ce qui se nomme famille varie selon les temps et les lieux. Composer veut dire assembler des éléments, non pour faire Un, ni pour faire un Tout. La famille se compose de relations établies sur la ligne de la filiation et des générations successives, tout en prenant en compte la dimension de l’alliance exogamique. La famille est là pour qu’un sujet en sorte, la quitte.
Elle se tient sur le registre des rapports entre homme et femme, ou, à tout le moins, de leurs produits séminaux nécessaires à la génitude. Son assemblage relève des métaphores de la composition, qu’elle soit florale, musicale, œnologique ou olfactive, telle la composition d’un parfum… Chacun des membres, dans sa famille d’origine comme dans sa famille actuelle, réelle, symbolique et imaginaire, y a sa place. Elle compose assez afin de mettre ensemble, de façon plus ou moins renouvelée, ce qui sied à la poursuite du don de la vie et à l’éducation des rejetons. La famille est de bonne composition si l’on admet la diversité de ses formes, des formes variées propres à assurer la pérennité des deux fondements subjectifs que sont la filiation (être fils de) et la nomination (pouvoir être appelé). La famille se décompose, tels les traits d’un visage, pour se recomposer, se faire un nouveau et autre visage, apparaître et se vivre sous d’autres traits.
Nous veillons. Ce qui se figure sous les traits d’un p’tit air de famille gardera vivant l’air du désir en expansion, afin de ne pas étouffer le bébé dans un air confiné et manquant de parole. Vivre, c’est respirer. Vivre, c’est laisser libre la parole naissante. C’est donner à un enfant de quoi trouver sa fécondité de vie.