Marcher dans la blessure, Ali Zare Ghanatnowi, éditions l’Amourier, 2026, note de lecture

Marcher dans la blessure

Ali Zare Ghanatnowi

Les éditions de l’Amourier, 2026

Note de lecture

Joël Clerget

Au loin pleure une mère. Une mère dont le fils est parti. Non point de cette partance volontaire qui nous met en chemin, mais brisé par la contrainte d’un exil de son pays, l’Iran, de cette violence qui tue à quitter la patrie dont vous êtes arraché. Ce texte est poignant de vérité, de la vérité de la chose dite, soutenue par la nécessité de dire et de raconter. Tel le grand-père de l’auteur, conteur. Il s’agit de ne pas nourrir l’effacement ni davantage d’y souscrire. « On frappe d’abord les corps, puis les traces, puis le récit », est-il écrit page 11. Plus que la mort, règne la peur de l’effacement dont les tyrans se croient les maîtres, méconnaissant une intangible réalité. Tous les cisaillés des forces de répression, certes meurent, parce qu’elles les tuent. Or de quiconque est né demeure à jamais le nom donné pour une mémoire perpétuelle. Les tyrans tuent, mais ils n’ont pas le pouvoir de faire en sorte qu’un humain qui fut ne soit plus. Cet être ne cessera d’être né, d’avoir vécu et existé. C’est pour cela que les despotes détruisent la mémoire des archives, brouillent les traces, brûlent les corps et les livres.

Ce texte, tout en nuances, dit les subtilités de l’exil. Deux cyprès, l’un se tenant droit, l’autre courbé, qu’il soit dans la ville ou près de la maison, sont l’image d’une stature et la figure de l’arbre comme langue et profuse parole. L’exil n’est pas décrit. Il est posé comme le terme d’un parcours, celui des attaches invisibles, pliés que nous sommes à « vivre dans la faille », en cette endurance même.

Tel est le poids d’une valise aux mille kilos, quand il ne s’agit pas seulement de la distance géographique d’un s’éloigner, mais de la mort lente de qui pourrait perdre son ancrage à une patrie comme l’endroit où « on vous a appelé par votre prénom avec amour » (page 30). Là est le lieu de la mère qui nous a cajolé de sa tendresse. La migration dit ce point d’absence quand ne répond plus le téléphone dont le fil ténu relie à la voix des siens familiaux et amicaux. L’effacement s’entend alors dans la privation de la patrie, réseau vivant de relations nous reliant à la langue originale et originaire de la terre natale. Détruire cette racine, du moins en avoir le dessein, c’est ravager une langue qui, dans ses idiomes, est « le signe de la présence » (page 36). L’auteur vit, avec force et pertinence, le passage d’un ancien moi à un autre soi. Un soi qui refuse d’être le propre tombeau de ce qu’il a perdu dans l’exil et la migration. Écrire donne corps à la possibilité de ne pas être envahi par le perdu, forme renouvelée d’une torture qui noue les articulations (mot du corps et du parler) et terrasse les muscles.

Alors parle le Shâhnâmeb et la mémoire du grand-père naqqâl. Il incarne la narration, sauvegarde vivante et vivifère d’une « manière de ne pas mourir dans une version officielle du monde » (page 45). La lectrice ou le lecteur en découvriront la richesse, de même en ce qui concerne la stratégie de « l’attestation » dans les régimes de l’aveu. Bouffer la cervelle des jeunes et dévorer l’avenir, aucun pouvoir n’en est exempt, tant la peur des commencements (je l’écris au pluriel) vise à détruire la capacité de commencer, en ce qu’elle initie d’inédit et d’imprédictible.

À lire sans modération.

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